Ecoféminismes : quand l’écologie rencontre les combats pour les droits des femmes

Ce lundi 8 mars, dans le cortège féministe de la journée internationale des droits des femmes, des militant.e.s écologistes ont rejoint les mouvements féministes. Deux causes liées par des combats similaires : ceux contre les pressions patriarcales et capitalistes.

Ce lundi 8 mars, journée internationale des droits des femmes, plus d’un millier de personnes ont défilé dans les rues de Bordeaux. Le rendez-vous était fixé à 14h place Stalingrad. Le cortège démarre au rythme de la musique, les pancartes s’élèvent et les manifestant.es chantent leurs slogans, déterminé.e.s, sous les fumigènes jusqu’à la place des Grands hommes… un comble. Dans le cortège, Morgane, militante de l’association LGBTQIA+ Le Girofard arbore fièrement un carton sur lequel on peut lire : “Ma planète, ma vulve, sauvons les zones humides”

Morgane, militante de l’association LGBTQIA+ Le Girofard, manifeste pour la journée internationale des droits des femmes, à Bordeaux. Crédits : Emma Rodot

Un slogan qui relève de l’écoféminisme, ou plutôt des écoféminismes selon Marie Bécue, consultante en droits humains et conférencière sur cette thématique, pour laquelle il y a autant d’écoféminismes que de féminismes. Elle explique que ce mouvement, apparu dans le monde anglo-saxon dans les années 1970, « s’est construit sur le fait que la destruction de la nature et la domination des femmes sont toutes deux liées au capitalisme et au patriarcat ». Marine, manifestante écologiste dans le cortège du 8 mars, renchérit : “Les hommes détiennent le pouvoir à travers les moyens de production comme la terre, qui sont à la base de la domination masculine”.

« Il faut du féminisme dans l’écologie et de l’écologie dans le féminisme”

Marie Bécue souligne qu’il faut travailler sur l’intersectionnalité des luttes. Ce concept américain considère que les différentes dynamiques de pouvoir et d’oppression opèrent ensemble et se combinent. Elya, militante rencontrée dans la foule, se dit d’ailleurs féministe intersectionnelle : “On ne peut pas laisser à la porte notre féminisme pour être écolo, tout est hyper lié”

Cette convergence des luttes, ou cette intersectionnalité, s’est d’ailleurs illustrée pendant le mois de l’écoféminisme à Bordeaux, qui avait lieu du 8 février au 8 mars. Cet événement, à l’initiative d’Extinction Rébellion Bordeaux, d’ANV COP21 Gironde, du collectif des colleureuses de Bordeaux et de l’organisation Il est encore temps, appelait à une mobilisation massive en vue de la journée internationale des droits des femmes. Tout a commencé le 8 février donc, par des collages à travers la ville : des “Ni les femmes, ni la terre ne sont des territoires de conquête” et “Nique pas ta mer” ont fleuri sur les murs de Bordeaux. Le 14 février, jour de la Saint-Valentin, les militant.e.s recouvrent de faux sang des publicités jugées sexistes, affublées en plus de messages comme “Moins de pub, plus de cups” ou “Mon corps, mon choix et fermez-la”. Une semaine avant la manifestation du 8 mars, les militant.es ont rhabillé la statue de Jacques Chaban-Delmas place Pey Berland, devenue pour l’occasion Jacqueline l’espace de quelques heures.

Ecoféminismes et politique : “la France à la ramasse”

Pour Marie Bécue, le mouvement a commencé à reprendre un peu d’ampleur en France depuis le début de la crise sanitaire qui lui a donné plus de visibilité: « La crise a montré les limites du système capitaliste et exacerbé les violences patriarcales« . La conférencière rappelle qu’en cette période de pandémie, comme pendant toute période de crise, les violences faites aux femmes augmentent, à l’inverse des services de protection et des systèmes d’accès aux soins qui s’amoindrissent. Au final, “plus de 70% des femmes subissent des violences pendant une situation d’effondrement. Le système est fait pour violenter les femmes de la même manière qu’il a violenté la nature”. 

Deux militantes féministes pendant la manifestation du 8 mars, rue de la Rousselle (Bordeaux). Crédits : Emma Rodot.

Les mouvements écoféministes sont éminemment politiques et se battent contre toutes les formes de domination, mais ils restent très peu politisés. Ainsi, du côté des partis politiques c’est encore compliqué : “En France, on est à la ramasse” se désole Marie Bérue. Seules Clémentine Autain de La France insoumise et Sandrine Rousseau d’Europe Ecologie les Verts semblent porter les questions écoféministes au sein de leur parti. Pour notre experte, cette faible représentation politique découle du fait que ces mouvements ont longtemps été assimilés à une essentialisation de la femme. Or, “ranger l’écoféminisme du côté des femmes et de leur rapport à la nature, c’est dévoyer une pensée qui est profondément politique”. Elle rappelle : “Les mouvements politiques sont dirigés majoritairement par des hommes qui évoluent dans un système patriarcal. Le changement ne viendra donc certainement pas de ces organisations”. 

Cette critique essentialiste provoque aussi des contradictions au sein même des mouvements féministes. Marie Bécue note que certain.e.s ne se reconnaissent pas dans cette branche qui pourrait venir “annihiler leur volonté de ne pas assimiler les femmes et la nature”. C’est la même chose du côté des écologistes et c’est ce qu’explique Fantomas, activiste à XR Bordeaux. Si pour elle, “il faut du féminisme dans l’écologie et de l’écologie dans le féminisme”, elle souligne qu’il y a eu un vif débat au sein des mouvements écologistes, notamment autour de la création d’une antenne non-mixte à XR Bordeaux. Si le lien n’est pas évident pour toustes, elle ajoute : “On ne peut pas demander une justice climatique sans demander une justice sociale et féministe”. Pour beaucoup de militant.e.s, l’écoféminisme relève avant tout d’une philosophie : il s’agit plus d’un engagement personnel, qui n’est pas encore institutionnalisé. Elya et Fantomas se définissent d’ailleurs comme des “électrons libres”. Pour elles, il s’agit surtout de “repenser son mode de consommation et son mode d’action”. Libre à chacun.e d’être militant.e ou non, l’essentiel est d’en “discuter, de relayer ça dans les différents mouvements et les associations pour qu’il y ait davantage de convergence des luttes”.

Lolla Sauty–Hoyer et Emma Rodot