Les gilets jaunes au carrefour de l’histoire

Après plus d’une semaine de blocage, le spécialiste des mouvements de protestation extra-institutionnelles Albert Ogien réinscrit dans le temps long la mobilisation.

IMPRIMATUR : Dans quelle mesure le mouvement des gilets jaunes est-il inédit ?

Albert Ogien : Pour la première fois en France, le mouvement s’organise en dehors des canaux traditionnels tels que les partis et les syndicats. La nouveauté de la formule est aussi d’organiser des blocages sur l’ensemble du territoire. La voiture dans les blocages est utilisée de manière très neuve. Contrairement aux opérations escargots des ambulances du début du mois de novembre, cette manifestation n’est pas corporatiste. Le choix de cet outil pour se mobiliser est intimement lié au motif principal de la contestation : la hausse du prix de l’essence qui concerne tout le monde. Et  c’est un mode d’action bien plus difficile à appréhender pour les forces de l’ordre. Mais ce n’est pas un mouvement absolument inédit, d’autres éléments sont plus classiques. Le blocage des routes ou les pneus qui brûlent sont des images récurrentes des dernières années de mobilisation en France.

IMPRIMATUR : Quels rôles ont joué les réseaux sociaux dans cette mobilisation ?

Albert Ogien : Principalement le rôle de facilitateur. Ce n’est pas du tout surprenant. Pourtant les commentateurs, les chercheurs et les journalistes continuent de s’étonner de la capacité d’auto-organisation des gens. On prend trop souvent les citoyens pour des imbéciles, or ce sont des personnes très intelligentes qui se servent simplement des outils à leur disposition pour communiquer, à savoir les réseaux sociaux.

 

« L’exécutif ne négocie plus, il consulte »

 

IMPRIMATUR : Comment expliquer cette perte d’impact des syndicats dans l’action sociale ?

Albert Ogien : Au XIXe siècle les manifestations étaient réprimées dans le sang. Je pense à la Commune, à la Révolution de 1830. Le XXe siècle est un peu plus civilisé car les syndicats et les partis ont pris place dans le paysage politique. À partir de la fin de la seconde guerre mondiale, les démocraties ont cessé d’être un lieu de conflit pour devenir un lieu de négociation. Or Emmanuel Macron opère une rupture avec ce modèle de la négociation. L’exécutif ne tient plus compte des revendications de ses partenaires sociaux. Il ne négocie plus, il consulte simplement les responsables syndicaux en les faisant passer pour des personnes rétrogrades incapables de saisir les enjeux du nouveau monde. C’est une manière de sortir la France d’un immobilisme qui a été tant reproché à Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande.

IMPRIMATUR : Comment analysez-vous cette réponse de l’exécutif ?

Albert Ogien : C’est le jeu du chat et de la souris, appelée également la thèse du pourrissement. L’idée que des citoyens bloquent d’autres citoyens est toujours dans les esprits des gouvernements. Ils attendent que la situation se délite d’elle-même, pour éviter de livrer des images de répression policière violentes. Cette méthode est une sorte de balance qui donne l’occasion au mouvement de s’essouffler ou de se maintenir. Dans ce cas, le gouvernement perdrait son pari et rendrait difficile une potentielle répression.

 

« Tout acte de désobéissance est illégal mais tout acte illégal n’est pas de la désobéissance »

 

IMPRIMATUR : Vous avez beaucoup écrit sur le phénomène de désobéissance civile, est-ce que les gilets jaunes s’inscrivent dans cette démarche ?

Albert Ogien : La condition première pour être en désobéissance est de le revendiquer. Or ils ne se servent pas du terme, donc ils ne se voient pas dans cette situation. Pour être en désobéissance il faut pouvoir affirmer « non je n’appliquerait pas la loi » et pouvoir justifier que cette loi, votée régulièrement par une assemblée élue, est injuste. Leur revendication portent sur un ras-le-bol général de la hausse des taxes et non pas sur un article de loi bien précis. Ils sont davantage en révolte.

 

Propos recueillis par Philippine Renon
@philippine_r