Suprématie nucléaire, le sprint russe

L’Occident est averti : la Russie restera une puissance nucléaire de premier plan.
Dans son allocution annuelle au parlement, Vladimir Poutine a présenté les nouvelles « super-armes » qui protégeront le pays. Un discours jugé vindicatif par la presse occidentale, qui l’a peu remis en perspective des empiétements stratégiques opérés par les Américains depuis plusieurs années.

« Vous ne vouliez pas écouter. Ecouter-nous maintenant ! » Le patron du Kremlin a choisi de s’adresser à l’Ouest on ne peut plus clairement. Dans son discours du 1er mars, prononcé chaque année devant les parlementaires, il a opté pour un ton martial. Devant un écran diffusant des vidéos de démonstration, il a présenté pendant une quarantaine de minutes les nouvelles armes russes, « sans équivalent dans le monde » et « capable de percer n’importe quel système de défense. » En sous-texte, la menace est à peine voilée, les modèles cibles utilisés comportant un design américain clairement identifiable. La cerise sur le gâteau : une animation du nouveau missile balistique intercontinentale « Satan » s’abattant sur ce qui semble être la Floride. Il n’en fallait pas plus pour que la majorité des journaux occidentaux dénonce le ton menaçant de l’allocution, parlant même de provocation de la part de la Russie. 

Pour Natallia Kosak, professeure  de géopolitique appliquée à Bordeaux, c’est une analyse qui ne traduit pas la réalité de la situation géopolitique mondiale. Pour la Biélorusse, les annonces faites par le président russe deviennent logiques lorsque l’on connait les fondements de la stabilité stratégique mondiale. « Il ne faut pas oublier qu’après la guerre froide, ce sont les Américains qui ont perturbé le fameux « équilibre de la terreur », en se retirant du traité ABM en 2002. » explique-t-elle. Ce traité, signé en 1972 en pleine guerre froide entre Etats-Unis et URSS, établissait un lien entre la limitation des armements stratégiques défensifs et la limitation des armements stratégiques offensifs. Pour stopper la course à l’armement nucléaire, il fallait restreindre les possibilités de déploiement de systèmes de défense anti-missile, pour que ni l’un ni l’autre ne puisse neutraliser les capacités offensives adverses. « Les Etats-Unis ont de facto relancé une course à l’armement nucléaire en sortant de cet accord, puis en installant des boucliers anti-missile en Pologne et en Roumanie, aux portes de la Russie. »

Carte des nouveaux systèmes anti-missile installés par les Etats-Unis en Europe. Crédit : Axel Bourcier, Yohann Dessalles

L’autre facteur d’accélération de cette nouvelle course à l’armement est la nouvelle doctrine militaire affichée par l’Amérique de Donald Trump. Le budget de la défense américaine a été augmenté de 100 milliards de dollars pour l’année 2018, tandis que le président Américain désignait la Russie et la Chine comme de potentiels ennemis de son pays. Natallia Kosak préfère donc parler d’un rééquilibrage « nécessaire au maintien de la paix mondial », soulignant par ailleurs que ce discours présidentiel est aussi un message adressé aux Russes, dans le contexte de l’élection présidentielle du 18 mars. « C’est un signal de puissance, et le peuple russe a besoin de savoir qu’un pouvoir stable est en place, et demeure en capacité de tenir tête au reste du monde. »

 

Luc Oerthel