Comme à l’échelle nationale, la Zone à Faibles Émissions (ZFE) devient un sujet de fracture politique à l’approche des municipales de 2026 à Bordeaux. Pensée comme un outil de santé publique, la ZFE cristallise un désaccord entre les candidatures de gauche et interroge la capacité des pouvoirs locaux à concilier transition écologique et justice sociale.
Le calendrier n’est pas anodin. Le 27 janvier dernier, les députés de droite, d’extrême droite et de La France insoumise ont uni leurs voix à l’Assemblée Nationale pour reporter le vote sur la suppression des Zones à Faibles Émissions après les municipales. À Bordeaux Métropole, même si la ZFE est déjà en vigueur depuis le 1er janvier 2025, ce débat s’invite pleinement dans la campagne bordelaise jusqu’à diviser les candidats de gauche au scrutin municipal.
La majorité écologiste menée par Pierre Hurmic défend une mesure qu’elle juge indispensable. « Nous avons fortement réduit la pression automobile, ce qui a fait baisser de 35 % la pollution au dioxyde d’azote à Bordeaux. C’est un résultat considérable », affirme le maire sortant et candidat. Pour les écologistes et une partie de la gauche, la ZFE s’inscrit dans une politique plus large de transformation des mobilités, favorisant les transports en commun, le vélo et la marche, au nom de la santé publique.
La France insoumise, de son côté, critique un dispositif jugé socialement excluant. Son candidat local, Nordine Raymond, plaide pour une autre approche : gratuité des transports en commun, renforcement des services publics et réduction structurelle de la dépendance à la voiture. Au niveau national, les députés insoumis ont voté contre le cadre juridique des ZFE, dénonçant l’absence d’aides suffisantes pour accompagner les ménages les plus modestes, notamment depuis la suppression de certaines primes à la conversion.
Une « urgence sanitaire »
En France, la pollution de l’air est responsable de près de 40 000 décès prématurés chaque année, selon Santé Publique France. L’association Respire a récemment déposé une plainte contre l’État pour non-respect des normes de qualité de l’air. « La pollution de l’air est la maladie du XXIe siècle. C’est une urgence sanitaire », déclare la présidente de l’ONG, Karima Delli. Pour elle, la remise en cause des ZFE revient à retirer une protection sans proposer d’alternative crédible : « Supprimer les ZFE sans solutions, c’est exposer des milliers de personnes supplémentaires à des niveaux de pollution illégaux d’ici à 2030. »
Marianne Grand, coordinatrice du FFMC 33 (Fédération Française des Motards en Colère) s’oppose frontalement à la ZFE. « On ne peut pas interdire sans développer d’alternatives », explique-t-elle. Les motards revendiquent une place dans le débat, estimant que leurs véhicules polluent moins que les voitures et contribuent à fluidifier le trafic. Pour Karima Delli, ces critiques ne doivent pas occulter l’essentiel. « Les ZFE ne sont pas apparues par hasard. Elles sont issues de la Convention citoyenne pour le climat et ont été votées en 2021 par une large majorité de députés. Elle ajoute : « On avait trois ans pour développer des alternatives, ça n’a pas été fait », regrette-t-elle, tout en appelant à rétablir des aides ciblées vers les ménages les plus précaires.
À Bordeaux, la ZFE n’est donc plus seulement un outil environnemental et sanitaire. Elle est devenue un révélateur des tensions entre transition écologique et inégalités sociales. À l’heure où le débat national est mis en pause, les municipales pourraient bien transformer cette mesure en choix politique structurant pour l’avenir de la métropole.
Luca MENTZER, Marieke ROLUS, Étienne CALMON–MEY

