La démolition des tours de Saige au cœur de la bataille municipale à Pessac

La campagne municipale se joue aussi au pied des immeubles à Pessac. Dans le quartier populaire de Saige, la future démolition de plusieurs tours cristallise les tensions et s’impose comme l’un des dossiers les plus sensibles du scrutin du 15 et 22 mars 2026.

En janvier 2026, le quartier de Saige compte huit tours. Trois doivent être détruites dans le cadre du programme de rénovation urbaine de ce quartier de Pessac. © Ndiémé Faye

En lisière du campus universitaire et à quelques minutes du centre-ville de Pessac, le quartier de Saige, construit dans les années 1970 pour répondre à la crise du logement, déploie ses hautes tours de béton au milieu d’espaces verts et de larges allées piétonnes. Longtemps perçu comme enclavé, ce quartier populaire classé prioritaire de la politique de la ville reste un lieu de sociabilité intense, où les habitants se croisent quotidiennement au pied des immeubles, sur les bancs ou autour des aires de jeux.

Un chantier d’ampleur, estimé à 260 millions d’euros, promet de transformer durablement le visage de ce quartier par la destruction des tours 3, 6 et 9 ainsi que d’une partie du bâtiment 11. La tour 6 est déjà presque vide. Dans le hall, les voix ont laissé place à un écho discret. Depuis plusieurs mois, les habitants ont quitté les lieux, relogés ailleurs dans l’agglomération. Seule une poignée de résidents y vit encore.

Parmi ces personnes, Lina, 20 ans, qui a grandi ici. « J’ai toujours vécu dans cette tour. Mes amis, mes souvenirs, tout est là », raconte la jeune femme. En avril, sa famille a été relogée à Villenave-d’Ornon. Une étape difficile à franchir. « Au début, c’était un choc. Puis, on s’est dit que ça pouvait être un nouveau départ. » Lina continue pourtant de revenir régulièrement à Saige, où elle travaille, « L’ambiance ici est unique ».

Un « arrachement »

Comme elle, des dizaines de familles ont dû faire leurs cartons. La démolition de cette tour est programmée au printemps 2026, soit en pleine période électorale. Une partie de l’immeuble 11 est également concernée : l’arrêté préfectoral autorisant sa destruction a été publié le 23 janvier dernier. Au total, selon les chiffres de la Métropole, 373 logements doivent être supprimés dans ce quartier, sans compter ceux qui pourraient être reconvertis à d’autres usages dans la tour 8.

Sur le parvis, une ancienne locataire venue relever son courrier s’arrête quelques instants. « Partir d’ici, ça a été un arrachement », souffle Aissata. « On ne quitte pas juste un appartement, on quitte une vie. » Un sentiment partagé par Hélène, 68 ans, habitante de la tour 7 depuis sept ans. « Je suis contre ces démolitions. Rénové, oui. Détruire, non. On va casser l’équilibre du quartier », estime-t-elle, amère.

Un peu plus loin, devant la tour 8, Nadia et Claire plaisantent en surveillant leurs enfants. Elles vivent ici depuis une dizaine d’années. « On se parle d’une tour à l’autre comme si on était sur le même palier », sourit Nadia, « Les enfants grandissent ensemble, il y a toujours quelqu’un dehors. » Son compagnon, Julien, redoute les conséquences du projet. « À force de casser des immeubles et d’installer des bureaux, on risque de perdre ce qui fait l’âme de Saige. »

La tour 8, justement, doit être transformée pour accueillir des bureaux et de nouveaux logements, un symbole de la mutation souhaitée par la mairie. Objectif affiché de la municipalité : favoriser la mixité sociale et éviter « les ghettos de pauvres comme les ghettos de riches ». Le projet prévoit la réhabilitation de plus de 1 000 logements, la création d’une coulée verte et une réduction du nombre d’habitants, au nom de la « dé-densification ».

Un enjeu électoral majeur

À deux mois des élections municipales, le dossier Saige fracture la classe politique locale. L’ensemble des candidats situés à gauche s’oppose à la démolition, mettant en avant la perte de logements dans un contexte de crise aiguë du secteur. Pour Sébastien Saint-Pasteur (Parti Socialiste) et Philippe Jaouen (La France Insoumise), le projet actuel constitue une « erreur historique ». Le candidat socialiste dénonce un projet « anachronique » et estime que la destruction des tours n’est « la tasse de thé de personne, sinon de monsieur le maire ». Il plaide pour une rénovation menée avec les habitants, fondée sur des modèles de mixité intergénérationnelle.

Philippe Jaouen réclame, lui, « l’arrêt immédiat du projet ». « La rénovation coûtera toujours moins cher que la démolition-reconstruction », affirme-t-il, dénonçant un coût social et financier « parfaitement exorbitant ». Il propose de s’inspirer d’expériences alternatives, comme celle menée à Mérignac-Beutre, pour transformer le patrimoine social sans le détruire.

Bérangère Couillard, candidate sans étiquette pour ces municipales à Pessac, refuse de réduire le débat à la seule question des tours. Elle juge « pas tout à fait raisonnable » d’appréhender le projet uniquement sous l’angle de la démolition, rappelant qu’il prévoit également la réhabilitation de 1.100 logements et une dédensification du quartier. Elle émet toutefois de fortes réserves sur l’avenir de la tour 8 et propose de conserver la tour à vocation résidentielle, tout en réservant les premiers niveaux à des professionnels de santé. La candidate regrette enfin l’abandon d’une « ouverture directe sur le campus ».

Face à ces critiques, le maire sortant et candidat Franck Raynal (Divers droite) se défend.  À ses yeux, renoncer à la démolition reviendrait à condamner Saige à un « échec social total », comparable, selon lui, à celui de la rénovation du quartier Arago, qui aurait conduit à une reconcentration de la pauvreté.

Dans ce quartier, où les pelleteuses ne sont pas encore entrées en action, le débat est donc déjà lancé. Entre promesse de renouveau urbain et peur de perdre une identité, Saige s’impose comme l’un des symboles du choix politique auquel devront répondre les électeurs de Pessac.

Ndiémé FAYE et Rachel COQUIOT

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