Submergé·es

En 2100, Lormont, comme les autres communes qui longent la Garonne, est ensevelie sous les eaux après l’effondrement du barrage de l’estuaire de la Gironde construit en 2055. Une catastrophe civile qui bouleverse le quotidien des habitants de la ville. 

Des pluies diluviennes s’abattent depuis plus d’une semaine sans discontinuer dans le Sud-Ouest. Sur tous les écrans résonne le risque que le barrage de l’estuaire s’effondre. Alors, quand Pierre est réveillé par les bruits d’une alarme stridente, l’angoisse le saisit. Et si c’était arrivé, si le barrage avait fini par céder. 

Il enfile sa paire de baskets et sort dans la rue. Il veut se rendre utile. Sur les hauteurs de Lormont, la pluie battante écrase les toitures. En une semaine, il est tombé l’équivalent de cinq mois. Un phénomène récurrent depuis les années 2070 où d’années en années, les pluies s’intensifient. Envahi par l’appréhension, le trentenaire a la sensation que tout s’est arrêté autour de lui. Au loin, en bas, il entend un vacarme humain déchirer les premières lueurs de l’aube. 

Il se met à courir. Il emprunte la rue de la République puis celle du général de Gaulle, récemment piétonnisé et remise à niveau pour faciliter le déplacement des mobilités douces. Il arrive sur les quais. Le paysage est désolé. Le fleuve est sorti de son lit et la Garonne a enseveli plusieurs habitations. Ceux qui ont réussi à monter sur les toits agitent les bras et hurlent de tout leur désespoir. En bas de leurs bâtisses, des murs, des toits, des habitations, des voitures et des arbres continuent leur course effrénée. 

Les premiers sapeurs pompiers arrivent sur les lieux, renforcés en nombre par la solidarité des Lormontais·es. La départementale qui relie leur ville à Bordeaux et Ambès ressemble à une voie fluviale. Il faut imaginer l’ancienne route sous les nouveaux flots. Au loin, le fleuve s’étend désormais sur près d’une centaine de mètres. Pierre croit voir l’océan depuis sa ville. 

Malgré la houle violente, les volontaires prennent les bateaux pour tenter de délivrer les survivants et les amener sur la terre ferme. Sur la coque d’un ancien voilier du Club de Lormont, il se dirige difficilement, avec une dizaine d’autres personnes, vers plusieurs habitations. À quelques mètres d’eux, dans ces eaux tumultueuses, Pierre est certain d’apercevoir un corps dont il ne distingue que partiellement le bras et le buste. 

Les opérations ont duré plus de quinze heures. Une cinquantaine de personnes avaient refusé d’être relocalisés. Elles ont cru les experts et les politiques qui garantissaient que le barrage ne céderait pas. De justesse, certains ont pu échapper au chaos. Harassé, Pierre s’assied au bord de l’eau. Par réflexe, il reprend son téléphone. 

Les élus prennent déjà la parole. Ils se rejettent la faute les uns les autres.

6 MOIS PLUS TARD 

La Garonne a enseveli une grande partie de Lormont.

Des nouveaux quais ont été installés. Après la tragédie, Pierre a voulu comprendre. La rupture du barrage de l’estuaire de Gironde est devenu la plus grande catastrophe civile française. 1927 personnes y ont perdu la vie. Aux informations, il voit que des corps sont encore repêchés des entrailles du fleuve. 

Les premières ébauches du projet de ce barrage datent de 1998. Un chantier collossal porté par le candidat socialiste à la mairie de Bordeaux, Gabriel Taix. Les plans de l’investissement d’une dizaine de milliards d’euros ont été repris par un candidat Sénescence en 2038. Un parti radical du centre, libéral et écologiste, qui a toujours priorisé une politique d’adaptation des entreprises aux dépens de l’économie décarbonée. 

Achevé à l’aube de 2050, le joyau technologique avait permis à la métropole d’éviter d’avoir les pieds dans l’eau plus tôt. D’endiguer un peu plus les risques du réchauffement climatique. D’éviter les intrusions salines dans le fleuve. D’empêcher qu’une partie de la Métropole, d’Ambès à Cadaujac, déjà sous le niveau de la mer, se retrouve ensevelie sous l’eau. 

Lormont est triste dans son nouveau décor. Impraticables, quelques boutiques et leurs quais ont fermé et des habitant·es traumatisé·es ont quitté la ville s’ils en avaient les moyens. Pierre voit encore parfois des bateaux qui naviguent entre les différentes habitations en quête de souvenirs oubliés dans leurs anciennes maisons. 

Une notification le tire de ses pensées : Oliver Lesopt, maire de Bordeaux Sénescence prend la parole sur le nouveau projet d’Hyperloop pour relier Bordeaux à Paris. « Il est de notre devoir de continuer à permettre à notre métropole de se connecter à la capitale, et ce malgré les événements dramatiques survenus dans nos villes il y a maintenant 6 mois. J’annonce donc la construction d’une nouvelle ligne Hyperloop V2, plus responsable et plus sécurisée.« 

Depuis que l’eau frôle les rails de Lormont, la gare demeure inutilisée. L’HyperLoop qui permet de relier la préfecture du Sud-Ouest à la capitale en moins d’une demi-heure n’est plus en état de fonctionner. Les risques de perturbation sont trop élevés pour garantir un service idéal. Alors la ville, qui s’est réduite de moitié après l’exode des travailleurs, tombe en déliquescence. 

Une végétation inattendue, verdoyante, s’installe sur les pierres grises et ternes du quai. Quelques commerces subsistent encore dans ce désert d’eau. Pierre marche. Il réfléchit. Si seulement tout cela avait pu être évité. 

Louis Emeriau @_Louis_Emeriau

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