Les sanctions alimentent la colère des enseignants grévistes

Retenues sur salaires, blâmes et sanctions disciplinaires vont s’abattre sur les enseignants grévistes lors du baccalauréat 2019. Lundi 20 janvier, le ministère de l’Education a publié ce qu’encouraient ceux qui avaient refusé de surveiller l’examen, de rendre ou de noter les copies. L’annonce est opportune. Tout au long  de la semaine, les premières épreuves du baccalauréat ont été perturbées par de nouvelles grèves. Alors que la nouvelle version de l’examen est rattrapée par son impopularité, ces sanctions suffisent-elles à dissuader les enseignants mobilisés ?   

« Le ministère choisit la répression, alors que ces professeurs étaient dans l’exercice légitime de leur droit de grève ». Dominique Marchal, secrétaire général de la SDEN-CGT-Education, condamne fermement ces sanctions. Même son de cloche du côté des enseignants. Agnès, professeure d’anglais au lycée des Iris à Lormont, se dit « choquée » par ces représailles et rappelle que toutes les actions ont eu lieu lors d’une « journée de grève légale ». Aujourd’hui, elle a tenu à participer à l’événement « vidage de cartables », organisé à 14h sur la place du Grand-Théâtre. Cette action est à ses yeux une façon renouvelée de se faire entendre, en dehors des blocages et des manifestations.

Les enseignants ont littéralement « vidé leur sac » en jetant de nombreux manuels et cahiers sur la place du Grand Théâtre ce mercredi 22 janvier. Crédit photo: Pauline Senet

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L’entêtement face à la contestation

Mardi, les enseignants grévistes ont contribué à bloquer le lycée des Iris afin d’empêcher la tenue des E3C, les épreuves de contrôle continu propres à la nouvelle version du bac. Suite à la coupure d’électricité revendiquée par la CGT Energie 33, la mobilisation a eu un fort retentissement.  Si Agnès regrette d’en arriver à de tels modes d’action, elle affirme que c’est bien « l’obstination du gouvernement » qui les rend « nécessaires ». « Lorsqu’on respecte les règles, on est confrontés à une absence totale de considération » et à un « mépris ahurissant ».  Dominique Marchal partage ce constat. « La situation, certes tendue, n’est pas le résultat de la mauvaise volonté des enseignants, mais de l’entêtement du ministre ».

Selon Agnès, les professeurs mobilisés de son lycée ont « tout essayé » pour exprimer leur mécontentement. Leurs lettres au rectorat et à la direction sont restées sans réponse, leurs discussions avec leurs inspecteurs n’ont « débouché sur rien ». Le lycée d’Agnès a même été l’un des deux établissements de la région tirés au sort pour accueillir le comité de suivi de la réforme. « En réalité, cette concertation n’a duré qu’une heure », sourit-elle, amère. « Ils ont bien plus parlé que nous, preuve qu’ils étaient plutôt là pour nous convaincre que pour nous écouter ». « On a l’impression qu’on ne peut plus être en désaccord ».

Le mécontentement se concentre sur la figure de Jean-Michel Blanquer. Crédit photo : Pauline Senet

Lundi, simultanément à l’annonce des sanctions, la rectrice a bien précisé avoir « le plus grand respect pour le droit de grève ». Contactée à ce sujet, la rectrice n’a pas eu le temps de répondre en détail à nos questions.

Publié lundi, un communiqué de Sud Education accuse le ministère d’aggraver la situation par une posture qu’il juge inadaptée. La volonté de pédagogie du gouvernement y est réduite à du « paternalisme ». Le syndicat regrette la façon dont les grévistes sont disqualifiés. Le 16 janvier, au micro de RTL, le ministre avait notamment martelé que les blocages n’étaient que l’œuvre d’une « minorité ». Agnès est effarée d’entendre Jean-Michel Blanquer affirmer que « 99,9% des enseignants approuvent la réforme ». Lors du blocage du lycée Gustave Eiffel lundi matin, plusieurs manifestants brandissaient ironiquement des pancartes « je suis 0,1% » en réponse à cette déclaration. 

Avec cette pancarte, Agnès souhaite « dénoncer la criminalisation des grévistes ». Crédit photo : Pauline Senet

Un malaise plus vaste

Les réformes successives semblent avoir créé une crise profonde dans la profession. Le sentiment de n’être pas écouté s’accrut. « En salle des profs, on est de plus en plus nombreux à envisager de changer de métier, à pleurer tous les jours », raconte Agnès. Elle précise que la réforme du bac n’est qu’un élément de mécontentement parmi d’autres. « Nos conditions de travail se dégradent. On est dans l’évaluation permanente, et non plus dans l’enseignement. Nos élèves n’ont plus le temps d’apprendre. »

Pour la CGT, « les E3C sont une expression concrète du passage en force des réformes. Les bloquer, c’est surtout une occasion de médiatiser une colère sociale généralisée », précise Dominique Marchal. Isabelle Hernu, professeur de sciences économiques et sociales au lycée Brémontier abonde dans ce sens. Elle regrette la façon dont les institutions de l’Education nationale ont rompu le dialogue avec le personnel. « Bloquer les E3C, ce n’est pas une fin en soi. C’est surtout un levier pour nous faire entendre sur la réforme des retraites ». Elle précise en souriant : « ce n’est pas une confusion des luttes, mais une convergence ».

Pauline Senet