Petits prix et gros malaise

C’est parti ! Premier jour des soldes et pourtant l’ambiance n’y est pas. Les commerçants sont à bout à Bordeaux.  

Il est 10h30, le magasin a ouvert ses portes depuis trente minutes et toujours personne. Pourtant c’est le premier jour des soldes. -20 %, -40 %, jusqu’à -60 % peut on voir sur les pancartes d’une grande enseigne de chaussures rue Sainte-Catherine. Corinne, la responsable du magasin, attend derrière le comptoir et fait le bilan des ventes de la veille. En face, le manager place lui-même les produits sur les étalages pendant que les camions livrent encore la marchandise. Plus haut, la vitrine d’une boutique de lingerie a été installée la veille à 18h, les étiquettes posées à la dernière minute. L’ambiance n’est pas au rendez-vous, elle était déjà morose pour les fêtes de fin d’année. « Compenser le mois de décembre on n’y croit pas et les soldes ne rattraperont rien », déplore Corinne. On est loin des files de clients euphoriques qui attendent l’ouverture de la grille.

Comme la majorité des commerçants de la rue, la période de Noël a été catastrophique. Interrogé par l’AFP, Christian Baulme, le président de la Ronde des quartiers, rappelle : « sur la période novembre-décembre, les grandes comme les petites enseignes ont enregistré une baisse de 20 % ». La cause : beaucoup de magasins sont restés fermés plusieurs samedis de suite. Le moral des français est aussi en berne. Selon un sondage Ipsos, le mouvement des Gilets jaunes a accentué le pessimisme ambiant. Comment consommer quand on pense que sa situation financière se dégrade ? Cette inquiétude s’inscrit dans un malaise profond de la classe moyenne qui dure depuis une décennie. « On commence les soldes avec des réductions à -70 % comme il y a 2 ans, les soldes d’hiver ont toujours été difficiles » précise Fred*, gérant d’une boutique de prêt-à-porter pour hommes.

La rue Sainte-Catherine ce matin

Des commerçants sollicités et surchargés

Les conséquences sont lourdes pour les salariés, pas d’embauches supplémentaires et des horaires chargés. Pourtant, la période des soldes représente un réel pic d’activité pour les commerçants et en particulier ceux des grands groupes. Ce sont les directeurs de magasins qui doivent absorber cette charge de travail. Galaad Lefay, expert ergonome explique : « une enveloppe d’heures leur est allouée dans l’année et des objectifs de chiffre d’affaire comparés à ceux de l’année antérieure sont définis ». Une vendeuse d’un magasin de lingerie confirme : « la direction nous a demandé d’atteindre un objectif de vente de 3000€ pour la seule journée de samedi. On sait pertinemment qu’on n’y arrivera pas, c’est le double de cette première journée de soldes et il y a de fortes chances pour qu’on ferme le magasin par sécurité à cause des Gilets jaunes ».

Même les stratégies de vente les plus musclées ont perdu en efficacité : « une paire achetée, une paire offerte », « 50% sur tout le magasin » ou encore -70% dès le premier jour des soldes chez une marque de prêt-à-porter pour hommes. Autant d’annonces invraisemblables qui défilent devant les yeux du consommateur. Les soldes sont bel et bien synonymes de grand déstockage. Certains savent déjà qu’ils vendront à perte. « Il y a de fortes chances pour que certains de nos magasins ferment, confie le responsable d’un magasin à petits prix. On est à -20% sur tout le magasin alors qu’on réalise une marge déjà extrêmement faible ».

Une désolidarisation

Les objectifs de vente représentent une pression pour les salariés. Selon Galaad Lefay, ce management entraine deux types de réactions  : soit le salarié se détache des objectifs exigés par la direction, ou alors il tente de les atteindre mais risque le burn-out. Et quand les objectifs de vente ne sont pas atteints, ce sont les primes qui disparaissent. C’est le cas de Corinne qui n’a pas reçu ce petit coup de pouce en décembre alors que son rythme de travail a augmenté. « La cause des gilets jaunes est juste mais il faut que ça cesse », affirme-t-elle. Paradoxalement, les vendeurs, majoritairement au SMIC, se désolidarisent du mouvement alors que l’une des priorités des Gilets Jaunes est la défense des petits salaires.

Rahma Adjadj et Camille Becchetti