Le Carnet : l’énergie de la victoire

Dans les années 80, la Bretagne est le talon d’Achille du parc énergétique français, en ces temps de « tout nucléaire ». Sur la rive gauche de l’estuaire de la Loire, le projet de centrale nucléaire de Le Carnet, est le lieu d’une bataille acharnée  entre les acteurs locaux, EDF et les gouvernements successifs. Il aura fallu quelques pneus crevés, la catastrophe de Tchernobyl et une chaîne humaine un jour d’élections, pour que cette saga folklorique aboutisse à l’abandon pur et simple du projet. 

 

En 1981, l’élection de Mitterrand permet l’abandon d’un projet voisin, Le Pellerin. Pourtant, ce  de la part du président n’est qu’un leurre pour continuer la politique nucléaire. Le deuxième choc pétrolier de 1979 affaiblit considérablement l’économie française. La Bretagne se por te bien économiquement , mais  est aux yeux du gouvernement le seul « désert énergétique » du territoire. Un meilleur approvisionnement en électricité ne saurait être que positif pour la région. Le parti socialiste et les syndicats poussent le projet.

Carte parue dans Le Monde le 28 décembre 1996, capture d’écran via Europresse

 

L’expropriation, prix à payer pour la modernité

EDF s’intéresse à Le Carnet, petit bout de terre des bords de Loire. À quelques kilomètres de la mer, les communes de Frossay et Saint-Viaud abritent de nombreux agriculteurs. Berges poreuses, vivier de roseaux, nombreuses variétés d’oiseaux. Le projet, qui nécessite l’expropriation des agriculteurs  pour le rachat de terres, est en plus colossal. 2,5 millions de tonnes de remblai à « épandre » sur 51 hectares, seulement pour débuter la construction du site qui en fera une centaine. L’entreprise coûte la bagatelle de 300 millions de francs, l’équivalent de 60 millions d’euros. L’annonce de l’ouverture d’une enquête publique est un coup de massue pour les habitants de la commune, qui ont tous encore la lutte âpre de Plogoff en tête. Pendant 5 ans, les agriculteurs  qui résistent s’engagent à ne pas vendre leurs terres, lâchent des vaches sur les forces de l’ordre, lancent du fumier … Ils sont seuls dans leur lutte contre le projet, et peu nombreux à ne céder aux sirènes des compensations d’EDF sensées dédommager l’expropriation. L’opinion publique est alors favorable au nucléaire, synonyme de progrès. L’objectif est alors de détruire le matériel de remblaiement déployé sur le petit bout de terre.

La lutte des propriétaires du Carnet bascule le 26 Avril 1986. À 2 600km de là en Ukraine, le réacteur de Tchernobyl explose. C’est l’effroi dans le monde entier, l’image du nucléaire est à jamais entachée. La population française, inquiète, exige une transparence totale envers le gouvernement et EDF. Cette politique s’ancre dans les esprits. Alors que 5 ans sont déjà nécessaires au bouclage bureaucratique d’un projet nucléaire, la catastrophe enraye le projet.

Il faut attendre 1991  pour entendre reparler de la future centrale, relancée par une coalition d’élus de la région. Tous  sont d’accord sur le fait que la région exsangue a besoin d’un nouvel élan économique et exhortent le gouvernement à relancer le projet. Une revitalisation de 20 milliards de francs est mise sur la table, et pourtant le journal Le Monde estime que politiquement, « rien n’est encore acquis » pour EDF. En effet, les socialistes en campagne changent de camp et rallient les antinucléaires. Cela n’empêche pas Pierre Bérégovoy de renouveler le décret d’origine du projet, signé en 1988, jusqu’en 1998.

Un passage en  force politique

C’est sans compter les effets économiques de Tchernobyl :  le marasme nucléaire touche la France et freine l’ensemble des projets. L’opinion publique bascule dans le camp des propriétaires des terres de Carnet. Le timing choisi par Alain Madelin en 1996 ne saurait être plus défavorable : l’année des dix ans de la catastrophe, le ministre de l’Industrie valide le remblaiement des terres, alors que la grosse majorité des votants est contre.

Ce passage en force du gouvernement provoque un tollé chez les antinucléaires, les écologistes et – évidemment – dans l’opposition socialiste. Le premier ministre s’est mis à dos un front commun. Résultat, entre juillet et octobre 1996, ce sont plus de 7 500 pétitions qui sont déposées à la préfecture, 10 000 signatures, et une alliance de 200 élus qui contestent le lancement officiel du projet. Les arguments utilisés sont variés: insécurité, destruction de l’écologie, opacité … Le flou que pose EDF sur le projet est perçu par les opposants comme une raison supplémentaire de craindre le pire.

En réalité, EDF négocie discrètement avec l’allemand GE-Siemens sur un tout nouveau projet : le « réacteur du futur ». Une nouvelle génération de centrales nucléaires, dont le Carnet serait la vitrine européenne. Le choix du site du Carnet est limpide : un désert énergétique et une localisation géographique idéale. Le premier ministre Alain Juppé ne peut pas passer à côté de cette occasion de faire rayonner la France par la technologie de pointe et l’apport économique prometteur. Il donne carte blanche au Préfet de la région qui émet un arrêté autorisant le remblaiement et la construction de bâtiments administratifs.

1997 : la lutte, jusqu’à la fin

 

Aux yeux des antinucléaires, cette ultime provocation du gouvernement est intolérable. La lutte prend une tournure multigénérationelle : les anciens opposants à Plogoff et les jeunes de Carnet décident ensemble de la marche à suivre. Le comité Plogoff – Le Pellerin est pris en exemple, et donne naissance au Collectif Carnet. La priorité est de gagner du temps. Les opposants gardent à l’esprit que le Décret d’Utilité Publique renouvelé en 1993 ne sera plus applicable dans un an. C’est la seule arme d’EDF pour conserver « le droit d’exproprier les derniers propriétaires installés sur les quelques hectares du site » Christine Jean, association Loire Vivante.

Les manifestants commencent les actions de pression dès Janvier. Le 25, entre 4 000 et 6 000 personnes manifestent, officiellement pour la préservation de la faune. Les manifestants affichent plus largement des slogans contre les effets du nucléaire : dangerosité du stokage des déchets, la crainte du nouveau Tchernobyl … Mais la question n’est pas exactement là. L’objectif est surtout de reproduire les méthodes des projets abandonnés: occuper le site. Comme sur le site de Superphénix, les antinucléaires occupent le site et organisent des actions contre EDF. Le 11 Mars, les camions sont bloqués avec des souches d’arbres, les assaillants crèvent les pneus et interrompent l’avancée.

EDF tente un coup de poker et propose de doubler les compensation des propriétaires, mais la parade ne convainc personne dans les rangs des locaux. Une grande manifestation internationale est même programmée sur le site pour le weekend du 1er Juin, jour d’élections législatives. Le message est clair : les manifestants ne reculeront devant rien pour obtenir l’abandon des travaux. Le 18 mars, 60 manifestants font face aux chiens des vigiles du site. Un compresseur est incendié, une cabane de chantier est renversée. 200 personnes décident de prendre possession du site, et s’installent dans une ferme inutilisée. Transformée en lieu de rassemblement, la ferme est un point d’ancrage pour le mouvement qui s’organise autour. « pour une fois c’est nous qui chassons EDF et pas l’inverse » déclare un occupant. EDF porte plainte, mais décide tout de même de faire une légère marche arrière pour tempérer la situation devenue incontrôlable. le 21 Mars, Les relevés topographiques sont suspendus. Largement insuffisant pour les associations locales, qui déposent le lendemain un recours au Tribunal Administratif de Nantes. Le même jour, 10 000 personnes manifestent dans le centre de Nantes.

C’est une prise de conscience générale qui s’opère, et ne peut que servir la cause des antinucléaires. Au niveau politique, la cohabitation entre gauche et droite finit d’achever le projet. Dans le même gouvernement, l’opposition entre ministres est visible. Juppé et Borotra soulèvent la nécessité économique et technique pour la région et la France, Lepage oppose le manque de transparence d’EDF et le danger environnemental. Lors du rassemblement du 1er Juin, l’ambiance est à la fête. Les chiffres parlent de 40 000 personnes réunies sur le site, de différentes nationalités.Pour parfaire l’image de festival engagé, le groupe Noir Désir décide de venir jouer gratuitement pour l’occasion. La large victoire du programme commun entre les socialistes et les écologistes hisse Lionel Jospin à la fonction de Premier ministre, lui-même en faveur de l’abandon du projet. Il nomme Dominique Voynet au poste de ministre de l’Écologie, qui parvient le 17 septembre, à négocier l’abandon du projet.

Le mouvement antinucléaire a remporté une large victoire, sa dernière, sur le nucléaire. Mais c’est désormais une autre bataille qui est lancée en 1997 … Au même moment, la Chambre de Commerce et d’Industrie de Nantes envisage  de revitaliser un vieux projet, proposé en 1963. Le déplacement de l’aéroport de Nantes-Atlantique à … Notre-Dame-des-Landes.

Mathilde Musset