A Bordeaux, la miel fait un flop

A Bordeaux, on peine à trouver des miels, cette monnaie locale complémentaire lancée en 2010. L’association qui voulait encourager une consommation locale et responsable peine à convaincre, là où d’autres ont pourtant réussi. Pourquoi Bordeaux reste-t-elle une mauvaise élève dans le réseau des monnaies complémentaire de France?

Au quartier des Chartrons, les commerces affichent leurs engagements écologiques. Alors pas de surprise si la miel, à ses débuts du moins, a séduit commerçant.es et habitant.es, déjà sensibilisé.es aux questions écologiques. Le créateur de la miel, lui-même résidant aux Chartrons, avait réussi à réunir les acteur.rices de ce quartier étiqueté bobo derrière son projet. Depuis, la zone s’est élargie. On trouve une cinquantaine de commerces partenaires dans le centre ville: des biocoops, des librairies, des fleuristes, des bars, des restaurants, des cabinets médicaux. La liste des services pouvant se payer en miels est longue et variée.

Pourtant, Christophe, responsable de la Biocoop à deux pas de l’église Saint-Louis, est catégorique: la miel ne marche plus. « Je dois avoir 200 miels en stock mais elles sortent rarement du tiroir » . Pour lui, le Covid a étouffé cette dynamique fragile. « Les gens n’ont pas repris cette habitude, les quelques clients qui utilisent des miels sont toujours les mêmes » . Une employée de la Biocoop Pasteur fait le même constat. « Depuis septembre 171 miels ont été dépensés par nos clients » . Elle note que la majorité ont plus de 60 ans. La clé du quai, cantine associative a même arrêté de les prendre, à cause du manque de circulation.

Acheter avec des miels, ce n’est pas pratique

« Avant ça fonctionnait mieux car il y avait un comptoir de change et les gens pouvaient récupérer des miels facilement avant de venir les dépenser chez nous », constate l’employé de la biocoop Pasteur. Mais il a été supprimé… Il faut donc être motivé et convaincu pour continuer à utiliser la miel. L’application numérique que l’association met en place pourrait cependant faciliter son utilisation.

Le manque de commerces adhérents dans les quartiers périphériques est aussi un problème. Yannick Lung, coprésident de l’association Miel, habite à Talence : il doit faire plusieurs kilomètres pour pouvoir dépenser ses miels dans les commerces partenaires. « On manque de moyens pour faire se connaître », confie-t-il, un peu dépité.

Mais au-delà du manque de praticité pour les particuliers, la miel échoue aussi à trouver des producteur.rices locaux.les partenaires. Le cercle économique vertueux ne s’est jamais créé à l’échelle de la ville, le but étant de faire circuler les sommes entre les différent.es acteur.rices. Dans les Biocoops, les miels sont souvent reconverties en euros car les producteur.rices locaux.les continuent d’être payé.es en euros.

La Miel tente de sortir la tête de l’eau

Face à ses difficultés, l’association a mis en place en 2020 une feuille de route pour relancer la miel sur le territoire bordelais. « Pour que l’association prennent de l’ampleur comme d’autres monnaies locales ont pu le faire, il faudrait mettre en place une transition démocratique, économique et sociale », affirme Yannick Lung. L’adhésion de la mairie, lors du conseil municipal du 9 novembre 2021 devrait aider les choses à décoller.

« Beaucoup de projets et d’idées ont été mis sur la table », avance Jean-Baptiste Thony, conseiller municipal de Bordeaux délégué à l’économie circulaire, le zéro déchet et la monnaie locale. En tant qu’adhérent à l’association, l’enjeu est de déployer la miel au sein de la mairie. « Les élus et les agents de la ville pourront avoir une partie de leur salaire en miels ». À l’échelle de la ville, la mairie veut implanter la miel dans les services locaux publics comme les bibliothèques ou les piscines.

Mais avant tout, l’accent doit être mis sur la communication. La participation de la Miel au forum Inventer Demain organisé par la Mairie est une première étape. « Une semaine dédiée à la monnaie sera organisée l’année prochaine pour sensibiliser le grand public aux enjeux monétaires et à l’intérêt des monnaies locales ». Du côté de l’association, des interventions dans les milieux scolaires débuteront en décembre.

La miel et l’ostrea : deux monnaies girondines en difficulté

L’ostrea est implantée depuis 2016 dans le bassin d’Arcachon et rencontre les mêmes difficultés que la miel. Mais ce ne sont pas pour les mêmes raisons. Si la miel reçoit un soutien de la mairie bordelaise ce n’est pas le cas de l’ostrea. Les institutions présentes sur le territoire ne sont pas réceptives. « Les mairies sont majoritairement à droite et sont moins engagées dans les questions écologiques et sociales », déplore un bénévole de l’association.

De plus, c’est un territoire qui vit beaucoup de services. Hormis les activités maritimes, il n’y a pas d’économie circulaire. La monnaie complémentaire peut fonctionner s’il y a des producteurs locaux. « Nous pourrions développer un partenariat avec les activités maritimes mais nous n’en avons pas les moyens aujourd’hui », ajoute-t-on du côté de l’association.


Focus: Pourquoi ne pas se contenter de l’euro?


En France, 82 monnaies locales complémentaires sont actives sur le territoire. Un record en Europe ! Encadrées par la Loi ESS (Economie Social et Solidaire) de Juillet 2014, elles sont un levier pour une économie locale et durable. Une étude réalisée par le mouvement Sol (une association qui fédère une trentaine de monnaies locales) montre l’utilité sociale des monnaies locales complémentaires qui sont des piliers pour la citoyenneté, la solidarité, l’écologie, l’économie et les dynamiques territoriales.

Crédit photo : Marthe Gallais


Marthe Gallais

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