Manifestation des enseignants : cohésion affichée et ras-le-bol généralisé

Ce mardi 26 janvier, le personnel de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur a manifesté suite à l’appel d’une intersyndicale pour dénoncer les conditions d’exercice de leur métier. À Bordeaux, un cortège composé d’enseignants allant de la maternelle à l’université s’est réuni pour clamer son mécontentement.  

Les manifestants rivalisent d’imagination sur leurs pancartes pour tourner en dérision le ministre de l’Éducation nationale.
©FlorianMestres


Place de la République, 11h30. Un rassemblement disparate au-dessus duquel virevoltent quelques drapeaux aux couleurs des syndicats enseignants s’est formé. FO, CGT Educ’action, SNES-FSU : au total, six syndicats représentant trois enseignants sur quatre ont organisé la grève enseignante de ce mardi. “Cela faisait un moment qu’il n’y avait pas eu une intersyndicale aussi large. Ça reflète le vrai malaise et la colère au sein du personnel de l’Education nationale” relève Dominique Marchal, co-secrétaire départemental et académique de CGT Educ’action.

Petit à petit, l’attroupement prend forme. En plus des professeurs, assistants scolaires, pions, AESH (Accompagnant d’Élève en situation d’Handicap), parents d’élèves et étudiants sont de la partie. Les revendications et les dénonciations sont les mêmes : revalorisation salariale, conditions de travail difficiles, protocole sanitaire flou, mépris ministériel…

Même combat

Des enseignants se regroupent autour de leurs banderoles sur lesquelles on peut lire le nom de leur établissement – souvent des collèges et des lycées – pour la plupart du temps suivi d’un “en colère”. Deux professeures du lycée Magendie s’emportent : “Les effectifs sont gonflés à bloc. Quand on a des classes avec trente-six élèves, cela nuit forcément à la qualité de l’enseignement”. Depuis plusieurs années, l’académie de Bordeaux fait face à une hausse considérable des effectifs par classe en raison d’une forte pression démographique. A la rentrée 2019, 2 399 élèves en plus dans le second degré par rapport à l’année précédente ont été recensés. Entre 2015 et 2019, les établissements du secondaire ont connu une hausse de 25% des effectifs.

Recrute-t-on pour endiguer le phénomène ? “Au contraire, on supprime des postes. Vous vous rendez compte ? Des plans de licenciement dans l’Education nationale !” s’exclame Clément, prof de lycée, bonnet vissé sur la tête orné d’un gros autocollant FO. Le projet de loi de finances 2021 pour l’enseignement scolaire prévoit la suppression de 1 883 postes dans le second degré. L’académie de Bordeaux représente 5,5% de ces emplois supprimés, ce qui représente environ 104 postes en moins.

Une musique saccadée s’élève des enceintes encastrées dans les camionnettes des syndicats. Des étudiants, pour la plupart venus des facs, viennent grossir les rangs des enseignants. Certains décapsulent leur bière en s’immisçant dans le cortège en marche vers la place Gambetta. Jahan, étudiant en troisième année de philosophie à l’université Bordeaux-Montaigne et membre du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste), s’anime : “On assiste à une véritable casse de l’université. On est là pour la défense du service public : Éducation nationale, Enseignement supérieur, hôpitaux… C’est le même combat”.

On est en train de sacrifier la jeunesse” 

Un peu plus loin, derrière son drapeau CGT, Loïc, parent d’élève, apporte son soutien au ras-le-bol des enseignants. “Dans le lycée de ma fille, ils sont touchés de plein fouet. Des postes supprimés et des hausses d’effectifs alors même qu’ils doivent tenir des cours alternés. On est en train de sacrifier la jeunesse”

Une détresse relevée aussi par Sébastien et Roger professeurs des écoles enseignant en SEGPA (Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté) dans les collèges. Selon eux, les coupes budgétaires qu’ils subissent mettent en péril leur profession ainsi que le parcours scolaire des élèves handicapés et en difficulté dont ils s’occupent. “On réduit nos classes et ateliers, puis ils sont largués dans le système éducatif classique. On nie leur handicap, c’est toute l’hypocrisie de l’inclusion sociale.” Roger a vu quatre de ses huit classes supprimées ainsi que deux de ses ateliers sur les quatre initiaux.

Simple grève ou prémices d’un mouvement social ?

Au-delà des slogans inscrits sur les banderoles et pancartes, un visage revient plusieurs fois sur les bouts de cartons des manifestants. Crâne d’œuf, sourire en coin, yeux en tourbillons comme ceux du serpent Triste Sire de Robin des Bois. Le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer revient aussi sur toutes les lèvres, il centralise désormais le courroux de l’ensemble de la communauté enseignante depuis la crise sanitaire. “Sa gestion s’est faite loin du terrain, toujours en nous prévenant à la dernière minute. Il détruit notre Education nationale” s’insurgent Hélène et Sayid, professeurs en lycée. 

Pour François Dubet, professeur de sociologie émérite à l’université de Bordeaux et directeur d’études à l’EHESS, Jean-Michel Blanquer est surtout un ministre “jacobin” aux politiques très centralisées. “Il ne laisse pas beaucoup d’autonomie aux enseignants et aux établissements. Mais dans une classe, c’est le prof qui fait cours, pas le ministre.” Peu étonné par la dimension solidaire et contestataire de la grève, M. Dubet souligne surtout l’énorme lassitude qui touche l’ensemble du système éducatif au moment de la crise sanitaire. “L’enjeu aujourd’hui est de savoir comment ce mécontentement social va prendre forme. Est-ce que le ras-le-bol va continuer de s’exprimer par des grèves et des manifestations organisées par des syndicats ? Ou alors va-t-il se diriger vers un terrain de négociations rompues comme on a pu le voir avec les gilets jaunes ?”. 

Au point de dépasser la traditionnelle rhétorique syndicale et de sortir des formes classiques de contestation contre cette situation insupportable ? 

Florian Mestres et Carla Monaco