Dans la rue de Dominique, des traces sur les murs et dans les cœurs

Figure emblématique du quartier du Palais des sports, Dominique Duhoux, alias Neneuil, est décédé d’un cancer de la gorge le week-end  dernier. Sans-abri depuis une vingtaine d’années, il était apprécié des habitants du quartier – ce samedi 23 janvier, les riverains organisent une cérémonie en son honneur. Neneuil, un sourire doté d’une “humanité” qui laisse des souvenirs. 

Dessin en hommage à Dominique Duhoux ©Benjamin Charles

« La rue pour Domi c’était une philosophie de vie » glisse Lionel en tirant sur sa cigarette devant l’ancien « bureau » de son ami au pied du Palais des sports. Sans abri « depuis toujours et par choix » , Lionel se remémore le temps passé dans la rue. Des repas de roi à Noël avec des « mégas plateaux de fruits de mer » aux fêtes « à l’africaine » sous les arcades du Palais. Dominique était un emblème du quartier.  « Il y avait une réelle synergie qui se créait autour de lui, on se sentait super bien. »

Depuis 5 ans, Neneuil avait créé une librairie libre. Située sous le parking du Palais des sports, chacun avait le droit de déposer, récupérer ou venir lire des livres. Son bureau, à gauche en amont de la rue, dominait son couchage à droite. Après la destruction de sa librairie libre en 2018, un voisin de quartier lui avait proposé une chambre. « À quatre heures du matin il est sorti, il avait besoin d’air » s’amuse Lionel.  

Les amis de Dominique Duhoux récupèrent ses affaires ©R.Lardeur

« C’était un clochard à l’ancienne » , raconte Jean, gérant de la librairie Micita située en face du bureau de Dominique. Neneuil a toujours refusé de faire la manche. « Il distribuait les journaux gratuits aux passants, il aidait les automobilistes à se garer et en échange les gens lui donnaient une pièce de monnaie » , se souvient-il. 

Un sans-abri intégré

Jean, gérant de la librairie Micita, dans la rue où Dominique vivait ©R.Lardeur 

À deux pas de la librairie Micita, les propriétaires du magasin de tissus africains Amy Gallery, Aminata et Doudou, font le même constat. « C’était un homme avec un élan de cœur immense » , témoigne Doudou, ancien professeur. « Il nous apportait Sud-Ouest tous les jours » , raconte Aminata, « même lorsqu’il était à l’hôpital il s’est débrouillé pour nous faire passer le quotidien » . Comme un rituel, elle lui réchauffait sa soupe tous les matins. « Il donnait sans jamais demander en retour » , raconte Doudou. Ce retraité connaissait le sans-abri depuis plus de dix ans. « Après mes cours, j’allais m’asseoir sur les canapés dans la rue et on discutait, on plaisantait. »   

La relation créée entre ces deux hommes tient de la confiance mutuelle. « Je surveillais et protégeais ses affaires des autres personnes de la rue » , se souvient-il, avant d’ajouter « c’était le seul sans-abri intégré dans le quartier » . Les gens du quartier aimaient prendre le café au coin de la rue en discutant des dernières trouvailles de la librairie libre. « Il va nous manquer » souligne Doudou

Un quartier solidaire

En 2018, la destruction de la librairie libre de Neneuil impulse un mouvement de solidarité. Entre 200 et 300 riverains se rassemblent et protestent. Le sans domicile fixe obtient gain de cause : quelques jours plus tard, la librairie est reconstruite. « J’ai accompagné Dominique à la mairie à l’époque » ,  se souvient Jean, « à ce moment-là je me suis rendu compte du poids de son initiative. »

Car la librairie libre rassemblait tout le monde. « Des classes sociales différentes venaient ici » sourit Lionel. Avocats, lycéens, riverains de tous les horizons et autres sans domicile fixe. Les deux compères, Dominique et Lionel, classaient les livres selon les genres pour le confort des utilisateurs. « Il fallait faire attention à ne pas changer les livres de place » songe-t-il. Les commerçants de Micita et du magasin de tissus africains alimentaient en ouvrages la librairie. Doudou cédait des vieux ouvrages de son C.D.I., alors que Jean donnait des livres de son magasin. 

Aujourd’hui, cette même équipe monte une cagnotte pour prendre en charge la crémation de Dominique, un ami de 20 ans. « Il y a 700 euros pour l’instant, mais ça va monter vite samedi » espère Jean. Tout le quartier Saint-Paul rend hommage à celui qui aidait les riverains pour les courses. En décembre, Dominique s’est fait hospitaliser à cause de sa gorge. Un mois plus tard, le fondateur de la librairie s’est envolé comme sa librairie libre. 

Armelle Desmaison – Raphaël Lardeur @RaphaelLardeur @adesmai

Lionel souhaite mettre du AC/DC à la crémation de Dominique ©R.Lardeur