Sur la côte atlantique, les réfugiés du Covid

Le printemps est revenu sur le littoral. En plus du soleil, des oiseaux et du pollen, ce mois de mars a vu le retour des estivants. Toulousains, Bretons et Parisiens ont rouvert les volets de leurs résidences secondaires pour se confiner, oui, mais au grand air.  À Arcachon et Belle-Île, leurs retours ont suscité tensions et inquiétudes. Ils y répondent.

Pour une expérience de lecture sonore originale, nous vous invitons à lire cet article en profitant de ce son recréant l’ambiance de cet exode. Quand les oiseaux gazouilleront, vous pourrez lire la suite, paisiblement. 

On pensait la quiétude de basse-saison retrouvée sur Belle-Île, ce mardi après-midi. C’était sans compter les nouvelles du jour. Selon Ouest-France, l’hélicoptère Dragon 56 est finalement sorti ce jour-là pour transférer le premier cas de coronavirus sur le continent, faute de lit de réa dans l’hôpital de l’île. Sur les réseaux sociaux, la grogne se fait ressentir. Et la rumeur autour d’un mal apporté par des néo-arrivants enfle. Après l’annonce d’un confinement à l’échelle nationale, les tensions étaient palpables entre insulaires et résidents secondaires, soucieux de rallier leur maison de vacances. “A l’embarcadère de Quiberon, ils ont limité les passages. Il y a eu des frictions dès le lundi entre locaux et résidents secondaires, raconte Justine, habitante du Palais. Ils en sont même venus aux mains.” Une montée en tension confirmée par un membre de la compagnie Océane, en charge des allers-retours. Ambiance, donc.

Seules deux rotations de navette sont désormais autorisées quotidiennement à Belle-Île (Alexis Souhard)

600 arrivées sur Belle-Île 

Dans ce lotissement de Bangor, sur le quart-sud de Belle-Ile, Juliette, Versaillaise et résidente secondaire depuis plus de 10 ans, masque difficilement son amertume : “Les réseaux et les médias amplifient tout. Il n’y a pas que des Parisiens qui bourrent leurs caddies aux supérettes, insiste-t-elle. Je trouve ça gonflé. » 

La mère de famille est arrivée avec sa troupe le week-end précédant le confinement. Avant la “vague” d’arrivées. Enfin,  vague supposée. Lors d’un point presse, le maire sortant du Palais Frédéric le Gars a décompté un peu plus de 600 arrivées sur 5396 habitants, environ 10% du total de résidents secondaires estivaux sur l’îlot morbihannais.

En d’autres termes, le système de santé local, dont certains craignaient la congestion, peut tenir le choc. “On est en surcapacité avec 8 médecins, avance Jean-Luc Dalenne, docteur à Locmaria. Et si 1% de Bellilois étaient dans un état critique, ça ne ferait que quelques dizaines de personnes à transférer sur le continent » Traduction, l’hélico et le canot devraient suffire.

“comme une vallée de haute-montagne”

“Je comprends que les Bellilois qui vivent à l’année soient énervés. Il y a une forme de jalousie, surtout quand tu vois ces grosses bagnoles arriver, des gens remplir des caddies de bouffe. » Fabrice* habitant de l’île, accepte mal une telle débauche de richesse. Une critique injustifiée pour Louis Brigand, géographe à l’Université de Bretagne Occidentale : “On parle de gens qui ont une demeure depuis 2 ou 3 générations ou d’autres qui ont acheté des maisons récemment aux prix démesurés. Il ne faut pas tout mélanger. » 

Selon le chercheur, les facteurs de méfiance sont autres : “Sur ces îles, en mars, les services ne sont pas formatés pour voir arriver une importante population. Ensuite, on met la faute sur les Parisiens car ils incarnent l’urbanité, un mode de vie différent, plus faste.” L’idéal de l’île rentre en compte. Soit celui d’un havre où le virus ne peut entrer. “L’impression d’être dans une vallée de haute-montagne qu’on doit préserver.”

Sur le Bassin d’Arcachon aussi, la tension est montée telle la mer par forte marée. Les promenades sont désormais interdites sur les 126 kilomètres de plages que compte la Gironde. La préfecture a publié jeudi 19 mars un arrêté interdisant, entre autre, “le déplacement sur les plages”. 

 

Des tags injurieux ont été retrouvés à l’entrée du Cap Ferret. Ils ciblent les Parisiens venus se réfugier sur la presqu’île et les accusent de colporter le virus. 

 

“On a beaucoup hésité. En partant, on s’est demandé si c’était une bonne idée” confie Clémentine. Son fils, Lou, a soufflé sa première bougie mardi 24 mars sur le Bassin d’Arcachon, bien loin du petit appartement toulousain de ses parents.

La famille occitane s’est installée dans la résidence secondaire des parents de Clémentine. Ils sont arrivés en voiture, le lendemain des premières annonces de confinement faites par le président de la République. “J’avais déjà prévu de prendre une semaine de vacances, on devait partir mercredi plutôt que mardi. On a hésité, mais avec le petit, on s’est dit qu’on serait mieux à Arcachon.”

“Le footing, c’est non”

Fabienne s’est réfugiée avec son mari et ses deux enfants pour les mêmes raison de confort. Descendue en voiture depuis Paris, la famille a anticipé les annonces d’Emmanuel Macron. Elle a traversé la France pour mieux s’immobiliser: “Moi j’étais déjà confinée depuis plusieurs jours chez nous, à Paris. Mais ici, c’est confinement total pour toute la famille. Je le dis à mes enfants et mon mari: le footing, le sport ; c’est non”.

Fabienne est la seule à quitter la maison pour faire les courses nécessaires. Les autres profitent du jardin s’ils veulent prendre l’air. Chez Clémentine, le respect du confinement est tout aussi strict: “on fait parfois le tour du pâté de maison. Sinon, on s’occupe beaucoup du bébé, on joue toute la journée.”

Ces exilés ne sont pas toujours bien vus. Ils s’efforcent de limiter les nuisances que certains leur prêtent. La toulousaine ramène occasionnellement quelques courses pour ses voisins. Fabienne, consciente des risques, prend toutes les précautions, comme porter des gants pour faire ses achats. À son arrivée, elle a été choquée du peu de précautions que prenaient les Arcachonnais. “Les gens ici vivent normalement, quand je suis arrivé, ils n’étaient pas dans le bain”, livre-t-elle, racontant avoir vu des familles entières se promener et faire leurs courses comme d’habitude. Mais après plus d’une semaine de confinement, “les gens font plus attention”. 

Alexis Souhard & Richard Monteil