Le LOL c’est fini 


La mécanique est enclenchée, les langues se délient et le sort rattrape plusieurs journalistes. Le 8 février dernier, le journal Libération a frappé fort, braquant les projecteurs sur un groupe Facebook privé, aussi appelé La Ligue du LOL. Plusieurs utilisateurs de Twitter, dont un certain nombre de journalistes parisiens, sont accusés de cyber-harcèlement envers plusieurs consœurs mais aussi des confrères. L’heure du #MeToo du journalisme a-t-elle sonné ?

Des noms fusent, des rédactions sont épinglées. Twitter ressemble à un champ de bataille depuis le vendredi 8 février, date d’apparition du hashtag #LigueduLOL. Mais le monde médiatique a-t-il oublié que la sonnette d’alarme avait déjà été tirée il y a deux ans ? Sandra Muller, journaliste à l’origine de #Balancetonporc, avait publié sur Twitter les propos tenus de l’ancien patron de la chaîne Equidia, Eric Brion, à son encontre. Dénonciation qui lui a valu un procès pour diffamation. Toujours en 2017, Anne Saurat-Dubois a porté plainte pour harcèlement moral et sexuel contre Eric Monnier, son ancien chef de France 2. Aujourd’hui, ce dernier travaille chez TF1. Mais aussi, Frédéric Haziza, notamment animateur du «Forum Radio J» a fait l’objet d’une plainte pour agression sexuelle, déposée par la journaliste indépendante Astrid de Villaines. Mis à pied pendant deux mois, il réintègre la chaîne LCP en janvier 2018, provoquant la démission de la journaliste.

Cool kids Vs les intouchables

Ceux qu’on appelle les “cool kids” de la Ligue du LOL, principalement de jeunes journalistes parisiens très actifs sur les réseaux, ne subissent pas le même traitement que ces grands noms du monde du journalisme. Depuis le début de la semaine, les journalistes ciblés par ces accusations ont été mis à pied de façon conservatoire, ou tout simplement démis de leurs fonctions. Alors que l’on note la présence de plusieurs rédacteurs en chef dans ce groupe si fermé, comparable aux fraternités étudiantes américaines.

«Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir», a écrit Jean de La Fontaine il y a 350 ans. «Aujourd’hui, les rédactions prennent les devants», espère Astrid de Villaines. Jacques Hennen, ancien rédacteur en chef du Parisien, livre sa version : «cette protection est très vraie, par définition, plus on est haut dans la hiérarchie, plus on se sent inaccessible, mais aujourd’hui ce n’est plus possible». Il souhaite que tout cela soit fini. «Je suis peut-être un peu trop optimiste. C’est fini mais pas réglé, il y a un rapport de force qui est terrible. Il y a des salauds bien assis dans leur bureau, loin d’être inquiétés».

C’est l’heure
Chaque minute, de nouveaux témoignages viennent rejoindre la twittosphère. Le match est fini, les femmes semblent tirer le coup de sifflet final. «Je suis persuadée que #metoo va permettre un mouvement massif et puissant, on le voit par le nombre de plaintes pour violences sexuelles qui augmentent. Maintenant les femmes savent qu’elles peuvent être entendues», ajoute Astrid de Villaines.  À l’heure de #Metoo, la presse avait peiné à faire sa propre introspection, «peu de gens ont pris la parole, on mettait le couvercle sur un problème, comme d’habitude». Pour elle, aucune femme n’a à subir cela, «cela doit cesser !»

La parole se libère, la voix des femmes se fait entendre, et après ? Pour Eric Macé, sociologue des mouvements et contre-mouvements culturels dans la sphère publique et les médiacultures, les rédactions doivent régler ce problème de harcèlement. «Ce sont des organisations, elles doivent se remettre en question car si ces témoignages ne se traduisent pas en action ou dispositif, cela ne reste que des paroles». Il explique que le harcèlement, lorsqu’il met en jeu des formes de dépendance de réseaux et de hiérarchie, conduit au silence. C’est le cas dans la sphère journalistique. «Il faut des points de bascule pour que le prix à payer de ceux dénoncés soit plus important que ceux qui dénonceraient».

Alors remise en question de la profession ou simple feu de paille, il est temps que la peur change de camp.

Rébecca Laplagne