Loi « anti-casseurs » : des tribunes à la rue

Avant de viser le mouvement actuel des Gilets Jaunes, la répression symbolisée par la loi « anti-casseurs » a connu une expérimentation grandeur nature dans les tribunes de football françaises. Retour en arrière.

Elle a été adoptée en première lecture par l’Assemblée Nationale. La loi « anti-casseurs » continue d’avancer sur son chemin procédurier. L’idée de base vient des Républicains. L’idée du texte du moins. Parce que quand on s’intéresse au fond, on se rend compte que certaines de ses mesures contestées ont vu le jour en 2006. Il y a 13 ans. Cette année-là, les premières mesures visant à agir contre le fléau du hooliganisme qui gangrenait certains clubs de football voyaient le jour. Petit à petit, elles se sont généralisées à l’ensemble du monde des supporters. Pour les autorités, face à une population relativement confidentielle et déterminée, l’impact sur l’opinion publique était mineur, malgré des méthodes de répression inédites.

Laurent Perpigna, un des leaders des Ultramarines, le principal groupe de supporters des Girondins, peut en témoigner. « En ce qui nous concerne pour les restrictions de liberté, ça a clairement été préparé dans les stades de football. Depuis 13 ans, l’Etat français a eu l’occasion de mettre en pratique, de tester la réaction de la société civile par rapport à ces nouvelles lois et de voir les limites de ces interdictions, comment elles pouvaient être contestées devant les tribunaux. Au moment qu’ils jugent le plus opportun, ils décident qu’on peut les adapter aux mouvements sociaux.« 

Un laboratoire grandeur nature

Celui qui a rejoint le Virage Sud durant les années 1990 s’inquiète de ce que pourraient devenir les tribunes françaises. Il le dit souvent, que ce soit sur Twitter, ou de manière plus virulente lorsqu’il prend le micro au stade. Entre deux chants pour encourager son équipe, le trentenaire barbu évoque pêle-mêle ses « copains » interdits de stade, les amendes qui menacent les groupes ultras pour usage du fumigènes ou la dérive vers ce que lui et ses compagnons de tribune appellent le « foot business« .

La loi dont il est question aujourd’hui réunit quelques-unes des mesures testées sur le monde « Ultra ». Des interdictions administratives de manifester, un rôle accru du préfet, un fichage de la part des forces de police… Tout cela, ceux qui parcourent la France tous les week-ends pour
suivre leur club favori le connaissent bien. Ils constituent une sorte de laboratoire grandeur nature. Serge Slama, professeur de droit public à Grenoble, appuie cette vision. « Comme d’habitude on teste une législation et on l’aggrave dans le droit commun : ça avait été le cas pour les
supporters avec des dispositifs de plus en plus contraignants. On rentre dans des textes qui au fur et à mesure vont réduire la portion congrue de la liberté d’expression. » Au final, une des lois les plus contestées du quinquennat d’Emmanuel Macron. Pour preuve, ils sont 50, au sein de sa majorité, à avoir choisi de s’abstenir, le 5 février, lorsqu’il a fallu voter ce texte.

De nouvelles « ZAD Ultras »

Restreindre le droit de se déplacer dans les stades aurait donc servi à l’élaboration de lois plus générales. Ce lien de cause à effet, Serge Slama le signale et le dénonce. « Ce sont des choses qu’on recycle, qu’on a testé sur les supporters. Ça devient extrêmement problématique quand c’est appliqué à une liberté fondamentale qui est la liberté de manifester.« 

Pour Laurent Perpigna, également photographe et journaliste indépendant, aller au stade n’a plus rien d’anodin au vu des mesures prises ces dernières années à l’encontre des groupes de supporters. « C’est un droit constitutionnel. On a le droit d’aller voir un match de football comme on a le droit d’aller manifester. C’est une démarche totalement politique d’aller voir un match de football. » Les Ultras ont été ciblés, certains groupes dissous, ce qui a renforcé chez eux la volonté de protéger ce qu’il leur reste. « On ne parle pas simplement d’aller voir une performance sportive, un match, on parle d’espace populaire. Les tribunes ultras sont des ZAD où des gens combattent pour garder leur territoire. Ce sont des espaces de liberté d’expression au même titre que les rues.« 

Alors comment expliquer qu’une répression aussi ciblée ait pu passer presque inaperçue, avant d’avoir des conséquences aussi concrètes, notamment sur le mouvement des Gilets Jaunes ? Les supporters de football disposent pourtant d’outils conséquents pour faire passer leurs messages : leur sport est le plus médiatisé au monde. Laurent Perpigna a sa petite idée sur le sujet. « En France, on est attachés à certaines valeurs donc quand on touche au droit de manifester, ça touche. Mais il y a eu une certaine forme de mépris envers les personnes qui allaient au stade car on considérait que c’était l’opium du peuple. Une partie de la gauche également considérait cela comme une lutte qui n’était absolument pas prioritaire. Quand on voit cette même gauche s’insurger, à juste titre évidemment, en qualité de supporters et de manifestants il est clair que le bât blesse. Si on s’était mobilisé pour soutenir les supporters, ce genre de loi n’existerait pas.« 

 

François Beneytou