Européennes : prochaine épreuve des Gilets Jaunes

Les Gilets Jaunes veulent passer à l’étape supérieure : obtenir des sièges au Parlement européen et assurer leur représentativité institutionnelle. La campagne pour les élections de mai prochain commence. Un pas de plus, pas évident à franchir pour ceux qui revendiquaient leur éloignement de la sphère politique.

Au moins quatre listes annoncées ces dernières semaines sous la bannière « Gilets Jaunes » pour représenter le mouvement au mois de mai pour les élections européennes. La cohésion, déjà difficile lors des mobilisations, se complique encore davantage en vue d’une campagne électorale. Malgré tout, des stratégies se dévoilent et les annonces de listes arrivent.

Des leaders émergents

On connaissait Maxime Nicolle ou encore Eric Drouet mais ce ne sont pas eux, du moins pour l’instant, qui ont choisi d’incarner les listes Gilets Jaunes pendant la campagne pour les européennes. Ce sont des inconnus qui se font porte-parole du mouvement et ont créé successivement leur parti. Un choix qui fragmente la voix jaune mais qui permet « d’investir la sphère politique afin d’être entendu » explique Jacline Mouraud, figure médiatisée des Gilets Jaunes.

Ingrid Levavasseur – Ralliement d’Initiative Citoyenne (RIC)

Ingrid Levavasseur, cette aide-soignante de 31 ans mène la liste Ralliement d’Initiative Citoyenne (RIC) aux élections européennes. Le journal Marianne rapporte que « son profil de citoyenne lambda : cette mère divorcée de deux enfants, issue d’un milieu rural, coche en effet beaucoup des cases représentées par les gilets jaunes ». Suivie par plus de 11 000 personnes sur sa page Facebook, elle aurait été nommée à l’unanimité par son groupe composé d’autres figures comme Christophe Chalençon ou récemment Hayk Shahinyan, fondateur de l’association « Gilets Jaunes le Mouvement » (30 000 abonnés sur les réseaux sociaux).

Patrick Cribouw – Union Jaune

« Le Niçois » comme l’appellent les médias est un ancien directeur commercial, bientôt retraité. Il participe aux manifestations des Gilets Jaunes depuis les premiers rassemblements avec sa « boite à idées » qu’il trimballe de rond point en rond point sur la Côte d’Azur. Epaulé par deux porte-paroles, Patrick Cribouw a crée le mouvement Union Jaune. Pendant la conférence de presse du 29 janvier 2019 ils ont déclaré vouloir « se laisser du temps pour constituer la liste » et ont demandé « de la patience et de l’indulgence », rapporte le Huffington Post. Selon Patrick Cribouw, une seconde liste était nécessaire ; il se place donc en concurrent direct d’Ingrid Levavasseur, qu’il juge « trop politisée ».

Thierry-Paul Valette – Rassemblement des Gilets Jaunes Citoyens

Thierry-Paul Valette se définit quant à lui comme un artiste engagé. Sur son blog, il se dit, entre autres, être à l’origine des rassemblements « contre les casseroles politiques », après les révélations du candidat François Fillon en 2017, mais aussi de la pétition aux 300 000 signatures contre le « statut privilégié de première dame » qu’il juge « inacceptable ».  En décembre il se désolidarise du chanteur Francis Lalanne, lui aussi Gilet Jaune, pour fonder son parti Rassemblement des Gilets Jaunes Citoyens.

Francis Lalanne

Lui n’a pas dit son dernier mot. Depuis sa dissociation avec Thierry-Paul Valette en janvier, Francis Lalanne n’a pas chômé : « Si on ne me voit pas trop à la télé, c’est parce que je travaille à la constitution d’une liste où tous les départements seront représentés. Je suis toujours sur la route », affirme celui qui « expérimente des moyens alternatifs de démocratie : on veut la révolte par le vote, investir le champ électoral comme on investit les ronds-points », rapporte Le Parisien.

Les cybergroupes, garantie démocratique

L’émergence de ces leaders n’est pas du goût de tous les Gilets Jaunes . Les réseaux sociaux, outil indispensable depuis les débuts du mouvement social, ont servi à rassembler et à échanger. Ainsi, la page Facebook Liste Elections Européennes propose « d’envoyer sa candidature par mail » puis un tirage au sort sera mis en place pour définir les 2 représentants (homme et femme) du mouvement. Pas de leader proclamé, ce sera donc le hasard qui définira qui s’assiéra sur le fauteuil du Parlement européen.

Capture d’écran publication page Facebook Liste Elections européennes gilets jaunes

Des profils souvent sans expérience politique

Assistante sociale, retraité, artiste… ils n’ont, pour la plupart, pas d’expérience en politique. Une fierté pour ceux qui se revendiquent apolitiques par essence. Pourtant, Thierry-Paul Valette l’a avoué sur le plateau de BFMTV : « Il fallait vraiment officialiser les choses afin de se positionner (…) et de se déterminer par rapport à d’autres ». Ingrid Levavasseur s’était d’ailleurs faite critiquée par Évelyne Libéral, Gilet Jaune, pour avoir crée le parti RIC, le 24 janvier dernier, lors de l’Emission Politique sur France 2 : « elle a crée un parti politique, elle ne l’a plus [son gilet jaune] », a-t-elle déclaré.

Quelles stratégies ? Qui se détache ?

Dans ce flou politique, certains multiplient les stratégies pour se démarquer. Le Figaro rapporte qu’Ingrid Levavasseur et Christophe Chalençon ont rencontré mardi le vice-président du conseil italien Luigi Di Maio. Le chef de file du Mouvement 5 étoiles a évoqué « une belle rencontre,  la première avant tant d’autres, au cours de laquelle nous avons parlé de nos pays, des droits sociaux et de démocratie directe ». La prochaine aura lieu à Rome dans les semaines à venir, aurait-il affirmé.

L’Union Jaune, quant à elle, a crée son site officiel, sa page Facebook et même son logo. Patrick Cribouw a commencé à définir les lignes de son programme qui traitera principalement des thématiques suivantes : le pouvoir d’achat, les retraites, l’immigration, la justice sociale et fiscale et la souveraineté.

Un parcours semé d’embuches

En plus de devoir assurer une cohésion et définir une organisation, les partis doivent faire face à d’autres facteurs susceptibles de saper l’élan collectif. Le cas du financement de ces partis en est l’exemple le plus significatif. Les experts s’accordent à dire qu’il faudrait environ 750 000€ pour financer une campagne. Or, la possibilité avancée par Ingrid Levavasseur, de passer par une plateforme de crowdfunding est formellement interdite par la loi : « En l’état des textes et dans la mesure ou les fonds sont recueillis par un intermédiaire autre que le mandataire financier ou l’association de financement, la pratique du financement participatif («crowdfunding») n’est pas conforme à la législation » rappelle le guide méthodologique du candidat publié par la Commission nationale des comptes de campagne (CNCCFP). La seule option pour ces partis est de créer leur propre plate-forme de centralisation des dons avec, comme pour les autres partis, un plafond estimé à 4600€.

L’autre menace avancée est celle de l’affaiblissement du mouvement. En effet, si près de 70% des Français sont favorables au mouvement, une liste Gilets Jaunes n’obtiendrait que 13% des suffrages aux européennes, selon un sondage Elabe/BFMTV. Le chef de rédaction de Ouest France, Stéphane Vernay, le rappelle : « ce sera un résultat direct, la sanction des urnes ».

Enfin, la multiplication des listes est de fait problématique pour maintenir une cohérence Gilet Jaune. Les partis en ont bien conscience : « Nous sommes convaincus qu’une liste unique serait une chance et qu’il serait contre-productif de présenter plusieurs listes. Nous sommes ouverts au dialogue » explique Frédéric Mestdjian, quatrième sur la liste d’Ingrid Levavasseur.

Le mouvement a d’ailleurs récemment subi de plein fouet ce délitement interne puisqu’en une semaine, le parti RIC a perdu trois de ses membres : son directeur de campagne, Hayk ­Shahinyan, et deux des dix candidats connus, l’ancien Marcheur de l’Oise Marc Doyer et la conseillère municipale de Seine-et-Marne ­Brigitte Lapeyronie. La liste ne compte désormais plus que sur huit candidats sur les 79 règlementaires.

Camille Becchetti

(Photo de une : montage Wikicommons et Pixabay )