« Personne n’est obligé de nous regarder huit heures par jour »

Journaliste reporter d’images (JRI) pour BFMTV, Amélie Pateyron revient sur la crise que traverse la chaîne numéro 1 d’info en continu, devenue aujourd’hui le symbole de la défiance envers les médias.

Amélie Pateyron, vous êtes journaliste reporter d’images à BFM TV et vous couvrez depuis douze semaines les manifestations des Gilets jaunes. Peut-on parler d’un avant et d’un après GJ?

Oui, il y a bien un avant et un après Gilets jaunes, notamment dans la manière dont les gens appréhendent le journalisme. Il est vrai que depuis le début des manifestations il est difficile d’être sur le terrain, car on observe une vraie défiance envers les médias, en particulier envers BFM. Pour nos détracteurs, nous sommes des menteurs, des journalistes pro-gouvernement. Je peux comprendre les critiques, certaines font écho à la manière dont la chaîne travaille, mais d’autres sont injustes. Il est difficile d’entendre ces accusations, mais cela nous permet de prendre conscience du phénomène.

Lorsque vous ne couvrez pas les Gilets jaunes, êtes-vous confrontée à cette même hostilité ?  

Oui, cette défiance s’est répandue, et pas seulement chez les Gilets jaunes. Il y a trois semaines je devais réaliser un reportage sur la grande distribution. J’ai contacté un supermarché, mais le responsable m’a raccrochée au nez sous prétexte que je travaille pour BFM. Récemment encore, lors d’un procès à Bruxelles, l’avocat du prévenu a reconnu le logo de la chaine sur ma caméra et a lancé « BFM Collabo ». Ces réactions sont de plus en plus fréquentes. Les gens oublient que derrière la journaliste se cache un être humain.

Comment expliquez-vous ces tensions ?

Cela vient à mon avis des politiques qui, sur les plateaux de télévision, se permettent de remettre en question la parole des médias. En étant sans cesse confrontés à ce genre de discours, certains finissent par y adhérer. Souvenez-vous de l’appel à « pourrir » les médias de Jean Luc Mélenchon…  

BFMTV est la chaîne d’info en continu la plus regardée, mais elle est aussi devenue le symbole de la défiance envers les médias. Comment définir ce paradoxe ?

Ce paradoxe est très visible lors des manifestations des Gilets jaunes. La plupart, depuis leur smartphone, sont connectés à notre application et suivent nos publications, mais nous haïssent et nous critiquent dans le même temps. Je pense que cela est dû au fait que BFM est une chaîne monomaniaque en terme d’actualité. Certes, nous symbolisons l’information en continu, mais personne n’est obligé de nous regarder huit heures par jour. Vingt minutes le matin, une demi-heure le midi et quinze minutes le soir suffisent. Aujourd’hui, suivre BFM est devenu un réflexe et beaucoup oublient qu’ils existent d’autres sources d’information. Cela est regrettable.

N’y a t’il pas une nécessité d’expliquer à vos détracteurs les fondements de votre profession ?

Oui bien sûr, mais cela devient très compliqué. D’une part, parce que les gens ne veulent plus me répondre, mais aussi parce que je suis lasse de faire de la pédagogie et d’expliquer les bases du journalisme pour prouver que je ne cherche pas à manipuler l’information. Bien sur, il est difficile d’être entendue par 2000 manifestants, mais il est possible d’échanger avec une ou deux personnes et de les convaincre de l’honnêteté de ma démarche. Et ceux qui se disent journalistes Gilets jaunes, je dis non. Être journaliste ce n’est pas filmer en continu avec son smartphone et retransmettre sur les réseaux sociaux. Être journaliste, c’est peser le pour et le contre, mettre les différents points de vue en perspective. C’est un vrai métier.

Les difficultés rencontrées sur le terrain font-elles l’objet de discussions au sein de votre rédaction ?

C’est la première fois que nous avons des discussions de fond sur notre travail et au vu de notre audience, nous avons conscience de notre impact social. Des erreurs ont été commises sur notre ligne éditoriale ainsi que sur les effets pervers du direct, du non-stop et du tout image. Aujourd’hui, nous
entendons les remarques qui émanent du terrain. Le mois de décembre a été riche en dialogues entre les journalistes, les techniciens et la direction. Nous avons fait des assemblées générales, des comités éditoriaux. Cette écoute et ces dialogues sont essentiels à l’évolution de notre traitement médiatique de l’actualité.


Amélie Pateyron, journaliste pour BFM TV, explique l’amalgame fait entre éditorialiste et journaliste. Une confusion qui « fait du mal aux reporters » de terrain.

Propos recueillis par Pierre Larquier et Lio Viry