Ne jamais baisser la garde face au SIDA

Les traitements sont de plus en plus performants pour lutter contre un VIH qui se vit de mieux en mieux pour les malades. De là à faire oublier l’usage du préservatif chez certains ?

Et si le SIDA était devenu une maladie chronique ? Et si être sous trithérapie revenait à suivre un traitement classique, presque anodin, comme une injection d’insuline que prendrait un diabétique ? Dire cela dans les années 1980, c’était au-delà de l’utopie. Le dire en 2018, c’est peut-être un peu trop s’avancer. Et ce, même si la première phrase que peuvent entendre ceux qui composent fébrilement le numéro de SIDA Info Services au lendemain d’un rapport sexuel non protégé avec une personne inconnue est : « Ne vous inquiétez pas trop ».

« Le SIDA est presque devenu une maladie chronique »

Tout de suite après la relation sexuelle, la prise en charge à l’hôpital est possible, recommandée. Un médecin y procède à quelques tests et place rapidement le patient sous traitement trithérapique. Des médicaments à prendre pendant un mois, aux effets secondaires plus ou moins redoutables. Si Alex, militant d’Act Up qui a déjà connu « plusieurs TPE » (traitement post-exposition) évoque simplement une « fatigue » suite à la prise, les professionnels de la santé recommandent de se munir d’anti-diarrhéiques et d’anti-nauséeux pour tenir le coup. Avec une prise en charge rapide et un suivi hospitalier sérieux, la possibilité d’une contamination par le VIH est moins effrayante. « Maintenant, le SIDA est presque devenu une maladie chronique, explique Jean-François Clavé, directeur de pharmacie à Pessac. Les personnes atteintes ont une vie sociale comme tout un chacun et les effets secondaires sont désormais limités. »

Après la prescription, les patients peuvent venir à leur pharmacie chercher leur traitement, en fonction de sa durée. Des ordonnances d’un, trois ou six mois sont délivrées dans les hôpitaux selon le stade de la maladie. « On les accueille de manière un petit peu plus confidentielle s’ils le désirent, livre Jean-François Clavé, même si l’éducation thérapeutique est faite à l’hôpital ».

Les précautions sont moins nombreuses qu’auparavant, selon ce pharmacien qui a connu les services infectieux des hôpitaux parisiens durant les années 1990. « J’ai le souvenir de patients en trithérapie qui voulaient que leur traitement soit fourni à l’écart, dans des poches opaques. A l’époque, on les reconnaissait à leur faciès émacié… » Plus maintenant. L’espérance de vie d’un séropositif est désormais similaire à celle d’un séronégatif. Son quotidien ne diffère que très peu de celui des autres. Et le traitement est remboursé à 100% par la Sécurité Sociale.

La situation s’est améliorée, c’est indéniable. Malgré une exposition au virus, éviter la maladie est désormais bien possible. Des associations existent, un accompagnement est disponible par téléphone, en pharmacie, chez son médecin, et la médication n’a jamais été aussi performante. Pour bloquer la transmission d’une IST après un éventuel rapport non protégé, le Truvada est régulièrement prescrit. Trop régulièrement ?

 

Relâchement ou manque de prévention ?

C’est la question qui est de plus en plus soulevée par les associations de malades du VIH et par certains professionnels de la santé, comme Jean-François Clavé. « On voit de plus en plus de comportements sexuels à risque. Il y a une vraie propension à redécouvrir des IST qui avaient un peu disparues comme la syphilis. Comme on a des médicaments qui peuvent tuer le virus suite à une relation non-protégée, on a des personnes qui ne font plus attention. Il y a un relâchement : c’est le revers du progrès médical ».

Privilégier le plaisir au détriment de sa sécurité, se dire qu’une solution médicale est toujours possible, même en cas d’infection : on assisterait donc à une banalisation du SIDA. Un problème que met en avant Louise Lourdou, présidente d’Act Up Sud Ouest. « Ce relâchement, il consiste à se dire qu’aujourd’hui, des traitements existent, que l’hécatombe est finie… Le problème, c’est qu’il y a un vrai désengagement de l’Etat, il n’y a plus du tout de prévention ! »

Serait-on en train de remplacer un problème de santé publique par un autre ? Certes moins grave, moins urgent, mais qui pourrait prendre une ampleur plus importante s’il venait à se généraliser. La prévention, l’information sur le sujet pourrait bien ne pas être suffisante, après des années 1980 où les prises de parole étaient légion pour promouvoir l’usage du préservatif.

« On a peut-être l’impression que du moment que les choses ont été dites à une époque, ce n’est plus la peine de les répéter, analyse le sociologue Patrick Baudry. A mon avis, l’usage du préservatif n’est jamais acquis. Le préservatif suppose une certaine complicité, une sexualité un peu adulte pour que le geste puisse se scénariser sans annuler le scénario érotique de base. C’est pour cela qu’il faut de la prévention ». Avec une information beaucoup moins présente dans les médias de masse sur la protection sexuelle, les nouvelles générations seraient donc moins averties de la nécessité de se protéger. Des efforts de sensibilisation à refaire, à renouveler, pour qu’ils soient de nouveau efficace. Et pour que le SIDA ne refasse pas surface.

 

@François Beneytou