Les datajournalistes, nouveaux gardiens de la démocratie au Brésil ?

L’élection de Bolsonaro au Brésil fait craindre le retour du fascisme qui avait sévi dans les années trente.Face à la menace d’une répétition malheureuse de l’histoire, quelle digue ériger ? Marco Tulio Pires, ancien journaliste au pays de la capoeira et actuel responsable du bureau sud-américain de Google News Lab nous a fait part de son analyse. Pour lui, le journalisme de données, grâce à sa méthode scientifique, fait partie des solutions pour l’avenir qui se construit.

La rencontre improvisée avec Marco Pires a eu lieu dans les locaux de l’Institut de journalisme de Bordeaux Aquitaine, à l’occasion de sa conférence sur la scientificité du datajournalisme. Chemise foncée et sourire aux lèvres, celui qui décrit sa vocation de journaliste comme un accident de parcours ne s’est pourtant jamais détaché du monde des médias dans lequel il a évolué après une formation d’ingénieur. Pour lui, décrypter le résultat de l’élection présidentielle brésilienne, c’est aussi se pencher sur le rôle joué par la presse dans cette débâcle.

Bolsonaro porté par les réseaux sociaux

Les électeurs brésiliens ont choisi de ne pas reconduire à la tête du pays la gauche qui avait occupé le devant de la scène politique pendant 13 ans. C’est Jair Bolsonaro, candidat du Parti social-libéral inscrit à droite de l’échiquier politique qui a été élu. A l’aube de cette nouvelle ère, Marco voit s’ouvrir une période de réajustements et de transformations. « La génération de journalistes dont je fais partie va devoir s’habituer au nouveau visage de ce pays et reconnaître que des divergences d’opinions existent. La gauche a dominé l’espace pendant longtemps dorénavant c’est la droite qui est en position de force. C’est comme ça que fonctionne la démocratie, que l’on aime ou pas d’ailleurs ».

Marco ne se laisse pourtant pas aller au découragement, il aborde ce changement comme un défi que le Brésil va devoir relever. « Ce sera un test. Pendant trente ans la société a été marquée par le progressisme et maintenant ça va changer. Notre plus grand défi est de tirer les leçons des générations passées. Le pouvoir qui va de mains en mains ce n’est pas nouveau, on a déjà lu ces choses-là dans les livres d’histoire. Il s’agit à présent d’incarner et d’accompagner cette transformation. La force de nos institutions démocratiques sera évaluée : le pouvoir judiciaire fonctionne t-il ? Et le pouvoir législatif ? Que deviendront certaines lois qui ont été adoptées ? C’est à ces questions qu’il faudra répondre.  Dans ces circonstances, le Brésil a plus que jamais besoin d’un bon journalisme. »

Les médias qui étaient historiquement « faiseurs de roi  » n’ont pas influencé de manière déterminante l’issue du scrutin. Bolsonaro a recueilli plus de 57 millions de voix sans leur aide ni l’appui de la loi propaganda eleitoral gratuita qui modelait les stratégies électorales dans la vie politique brésilienne jusqu’alors. Le candidat est passé à la télévision nationale seulement 8 secondes (dans le cadre de la loi électorale); contre cinq minutes pour d’autres partis. « La personnalité atypique du candidat a court-circuité le système. Parce que c’est un personnage controversé, il était presque tout le temps dans l’actualité, à cause d’une petite phrase, de son absence au débat télévisé puis de la tentative de meurtre sur sa personne. Il était devenu incontournable. »

À l’instar de Donald Trump ou Matteo Salvini, Bolsonaro a-t-il été élu grâce à l’influence croissante des réseaux sociaux et à une méfiance vis-à-vis des médias traditionnels ? Marco en est sûr, il y a des similitudes dans ces trois parcours. « Les grandes chaînes de télévision comme Globo qui jouaient un rôle majeur dans l’issue des élections ont perdu du pouvoir. Une partie a été transférée vers WhatsApp –Bolsonaro avait tissé une toile immense de groupes- et une autre vers des chaînes de télévision plus petites ». Il souligne pourtant une différence, « contrairement à ce qui s’est passé aux Etats-Unis, les grands médias brésiliens n’ont pas tourné en dérision Jair Bolsonaro. ils pensaient plutôt qu’il se retirerait rapidement de la course présidentielle mais cela a pris fin au mois d’avril. Ce qui a principalement permis à Bolsonaro d’être élu c’est le sentiment anti-PT (Parti des travailleurs) qui régnait. Beaucoup de personnes ont voté pour Bolsonaro, mais pas parce qu’elles aimaient le personnage» lance t-il d’un ton ferme. «Les Brésiliens ne sont pas comme ça ! La majorité estimait que la gauche avait été au pouvoir trop longtemps et qu’elle était corrompue. Et même si ne pas élire la gauche voulait dire voter pour Bolsonaro, il y avait un raz-le-bol du PT. »

Après une demi-heure d’entretien, Marco parle toujours avec beaucoup d’enthousiasme. Assis sur une chaise grise, le responsable du bureau sud-américain de Google News Lab originaire de Belo Horizonte dans le Sud-Est du Brésil a le regard résolument tourné vers le futur.

De la rigueur scientifique pour un meilleur journalisme

A la question du rôle que peut avoir le journalisme dans cette période charnière de l’histoire son pays, il répond : « il y a un courant de pensée qui affirme que le journalisme met en lumière l’action du gouvernement. Et dans ce contexte, je pense que les datajournalistes auront une place primordiale. Nous avons besoin de journalistes intellectuellement honnêtes. Pendant que l’on essaye de concevoir de nouveaux modèles économiques pour financer les médias, il faut sensibiliser et s’inspirer de la méthode scientifique que propose le datajournalisme»

En évoquant son parcours à la télévision et dans la presse magazine l’ancien journaliste révèle : « dans la rédaction locale de Globo pour laquelle j’ai travaillé suite à un stage, on n’enquêtait pas réellement. Parce qu’on produisait de l’information à une échelle industrielle, c’était comme si nous formions le récit en choisissant d’abord ce dont on voulait parler avant de voir à quoi correspondait la réalité du terrain. Quand je suis partie à Veja magasine et que j’ai couvert l’actualité scientifique, c’était totalement différent, on partait d’abord sur le terrain pour chercher l’information : le journaliste observait, il interrogeait les gens avant d’écrire sur ce qui se passait»

Marco résume la raison d’être du journalisme en une phrase, « réduire la marge d’erreur et augmenter le taux de fiabilité » ; c‘est pourquoi il considère l’utilisation de la donnée comme capitale.

« Je pense que la méthode rigoureuse utilisée dans le datajournalisme peut jouer le rôle de bouclier protecteur pour les journalistes qui adopteraient une méthode similaire à la méthodologie scientifique. Je ne dis pas que le datajournalisme est impartial mais je pense qu’aussi longtemps que l’on souhaite et que l’on s’attache à être impartial, la démarche est intellectuellement honnête. Et cela pour deux raisons : on essaye d’être impartial et on ne suppose pas que l’on a toujours raison. Ce qui nous pousse à cherche et à enquêter en formulant des hypothèses. A l’heure actuelle c’est capital pour le Brésil, parce que ça peut changer la manière dont fait du journalisme, et car ça peut former la génération qui se lève et l’aider à appréhender les nouvelles réalités qui seront les leurs. »

Pour conclure l’entretien, Marco suggère aux lecteurs lusophones une petite liste de médias brésiliens qui excellent par leur utilisation de la data pour faire du journalisme. «Si je devais n’en conseiller qu’un je dirais le Nexo journal. C’est une sorte de Vox brésilien, situé plutôt au centre et de tradition non-partisane. Il contient de superbes enquêtes de datajournalisme et de très bon reportages explicatifs. Ses  journalistes ont d’ailleurs remporté le Prix général de l’excellence décerné par l’organisation américaine des journalistes web Online News Association. »

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Propos recueillis et traduits par Lauriane VOFO KANA @ItsLaurianeV