Et si… les Etats-Unis interdisaient le port d’armes ?

Las Vegas, Orlando, Parkland, Columbine… Aux Etats-Unis, les fusillades se suivent et se ressemblent, dans la sidération générale. Les Américains eux-mêmes ne comprennent pas pourquoi les armes sont encore si faciles d’accès. Pourtant, démocrates comme républicains se montrent toujours incapables d’agir concrètement. Après tout, ne suffirait-il pas d’interdire le port d’armes, comme en Europe ? Prenons au mot cette idée et plongeons-nous dans une réalité alternative où les Etats-Unis sont enfin revenus sur le sacro-saint Second Amendement…

Manifestations étudiantes contre la violence armée à Minneapolis (source : Fibonacci Blue)

4 novembre 2020, 04h25 : la victoire écrasante des anti-armes

« Le Texas, la Floride, le Wisconsin, le Missouri, l’Alabama… » Les experts politiques ont beau le répéter sur toutes les antennes, ils n’arrivent pas à y croire : en cette nuit électorale, même les Etats les plus républicains préfèrent Bernie Sanders à Donald Trump. Le milliardaire offre même au Parti Républicain un échec comme il n’en avait pas connu depuis des décennies : 40 des 50 Etats américains viennent de passer aux mains des Démocrates.

Capture d’écran de la soirée électorale (Montage photo. Source : YouTube)

L’enjeu de la campagne ? Les armes. Le nombre de fusillades a augmenté de moitié, passant de 477 à 709 pour la seule année 2019. Le sommet de cette flambée des fusillades aura été celle de l’école maternelle St. John’s Episcopal, à Washington, le 30 avril 2019, jour de commémoration de l’investiture de George Washington. L’événement, surmédiatisé par Fox News qui croyait en faire un sujet à charge contre l’immigration, laissera un choc profond et durable dans l’opinion publique, ainsi qu’un fort ressentiment contre les défenseurs du Second Amendement. La National Rifle Association concentre en particulier toutes les haines depuis que la police a révélé que l’auteur de la fusillade n’était autre qu’un des membres haut placé de l’association pro-armes, complètement soûl au moment des faits.

Parallèlement, le candidat indépendant Bernie Sanders est parvenu à conserver tout son capital sympathie accumulé durant le mandat de Trump. Le politicien le plus populaire des Etats-Unis, qui n’a jamais caché son ambition de se présenter contre Trump, s’est allié à March For Our Lives, qui est passé du statut de mouvement contestataire en 2018 à celui d’association reconnue. La génération post-Parkland, qui brille par sa communication virale et particulièrement efficace, a réussi, avec le sénateur du Vermont rallié aux Démocrates, à créer le changement dont elle rêvait. Face à cette campagne nouvelle, la NRA n’a pu opposer que ses moyens de lobbying habituels. Mais dans un tel contexte, la réélection d’un Donald Trump usé par quatre ans de pouvoir, de menaces d’impeachment, de scandales sexuels et de démissions de membres du cabinet, était peine perdue. Le temps des Démocrates est venu. Les observateurs ne peuvent prendre la mesure de la victoire du clan Sanders qu’à l’annonce des résultats définitifs : ce sont 455 Grands Electeurs qui devraient élire, en janvier prochain, Bernie Sanders à la tête de l’Etat.


Carte électorale de la présidentielle 2020 (Source : 270toWin.com)

14 février 2021, 14h40 : une conférence de presse présidentielle pour tout changer

Le créneau choisi par le président Sanders est millimétré : ce jour-là, il s’avance face au pupitre de la salle de presse de la Maison-Blanche à 14h40 précises, soit très exactement 3 ans après le début de la fusillade de Parkland. De quoi éclairer les journalistes qui savent seulement que le Président s’apprête à faire une annonce très importante. « Mesdames et messieurs, aujourd’hui pourrait bien être le premier jour d’une Amérique plus sûre, plus paisible. Aujourd’hui, le Congrès va débattre d’un changement décisif pour notre nation : voulons-nous débarrasser nos écoles, nos églises, nos rues des fusillades de masse ? Voulons-nous une bonne fois pour toutes installer une vraie régulation de l’accès aux armes ? ».

Bernie Sanders détaille sa vision, construite après de nombreuses discussions avec ses homologues français et britannique : la question n’est pas de vider le pays de ses armes. A l’instar des lois qui ont cours en France ou au Royaume-Uni, l’interdiction porterait sur le port d’armes.

« Enfin, bien évidemment, nous souhaitons corriger cette absurdité qui voudrait qu’à 18 ans on n’a pas le droit de boire de l’alcool mais on a le droit de posséder une arme : l’âge légal pour détenir une arme serait passé de 18 à 21 ans », ajoute Sanders. Même s’il a choisi de venir s’exprimer lui-même, au vu de l’ampleur du changement proposé, c’est la sénatrice Kamala Harris, à la tête de la majorité au Sénat, qui introduira la proposition en débat au Congrès.

C’est probablement le plus audacieux projet jamais soutenu par un président en exercice : le droit de port d’armes est garanti dès le second amendement de la Constitution américaine. Changer la Constitution est un processus extrêmement verrouillé : au-delà du soutien des deux chambres du Congrès, la proposition doit être ratifiée par les législatures des trois quarts des 50 Etats, dont les dates d’élections et durées de mandat diffèrent. Mais pas d’inquiétude à la Maison-Blanche : le raz-de-marée démocrate a été tel que les 40 Etats qui ont voté pour Sanders se sont déjà dits favorables à la proposition du Président.

30 juin 2021, 17h05 : premières dissensions politiques au sujet de la loi sur le port d’armes

Ouverture de The Situation Room with Wolf Blitzer (Source : cnn.com)

Chris Murphy a du pain sur la planche en cette fin de journée. L’ancien sénateur du Connecticut, devenu Procureur Général, est l’invité de The Situation Room, sur CNN. Wolf Blitzer attaque bille en tête : « Un mois que l’interdiction du port d’armes est officiellement entrée en vigueur, et les premiers signes de discorde ne se sont pas fait attendre, au sein même des Démocrates. Comment l’expliquez-vous ? » Il tape dur mais juste. Contre toute attente, la contestation s’est manifestée chez les Démocrates bien plus que chez les Républicains. Maintenant qu’il est au pouvoir, le parti majoritaire doit faire face à ses contradictions. Derrière la prétendue lâcheté dont on l’a souvent accusé de faire preuve face à la NRA, le parti cache des sénateurs et des représentants sincèrement favorables à un port d’armes autorisé. Et ils comptent bien le faire savoir, en faisant peser la menace d’un groupe dissident au Congrès.

Face au parti démocrate menacé de scission, le parti républicain aurait presque le beau rôle. Libéré de l’influence de la NRA, le Grand Old Party fait ce qu’il a toujours fait de mieux : s’adapter à l’air du temps. « Nous devons tirer les leçons des dernières élections. Le peuple américain veut des décisions concrètes pour mettre fin aux massacres dans les écoles, et le parti républicain est déterminé à soutenir les mesures qui permettront le rétablissement de l’ordre dans nos rues », expliquait Marco Rubio, sénateur républicain de Floride, quelques jours plus tôt sur NBC News. La situation est telle que les premiers sondages pour les élections de mi-mandat annoncent déjà un retour en force des Républicains au Congrès. Il n’y a guère plus que Donald Trump pour continuer à pester sur « Crazey Bernie »…

4 septembre 2021, 11h02 : les associations pro et anti-armes tentent de rebondir

C’est Dana Loesch, inamovible porte-parole de la NRA, qui prend la parole en premier ce matin, au meeting de l’association pro-armes à Hot Springs, en Arkansas. C’est l’heure de faire le point, et la situation n’est pas brillante : jamais la NRA n’a perdu autant d’influence sur le débat politique américain. Le scandale de la fusillade de St. John’s lui a fait perdre toute crédibilité, et son influence au Congrès ne peut plus s’étendre qu’au quart républicain de ses membres. Le lobby n’a pourtant pas perdu son capital financier, et prépare déjà une nouvelle stratégie, axée sur les gouverneurs des Etats. L’antagonisme entre gouvernement fédéral et gouverneurs d’Etats ne date pas d’hier, et ça n’a pas échappé à la NRA. Elle espère pouvoir solliciter ses ressources financières pour convaincre les gouverneurs les plus républicains d’amnistier les réfractaires à cette nouvelle prohibition. Une stratégie plutôt risquée, puisqu’un gouverneur d’Etat ne peut pas refuser l’application d’une loi fédérale.

Dana Loesch à la CPAC en 2017 (source : Gage Skidmore)

Paradoxalement, les associations anti-armes ne se portent pas spécialement mieux. Le mouvement March For Our Lives a assuré sa survie en devenant une association, Movement For Our Lives (MFL), qui se veut une vigie du bon respect de l’interdiction du port d’armes, en opposé exact de la NRA. Mais le mouvement fondé par les jeunes de Parkland ne réussit pas à fédérer. Les autres mouvements anti-armes ont fait savoir qu’ils se désolidarisaient de la cause de MFL. John Feinblatt, président de Everytown For Gun Safety, une des principales associations anti-armes, a ainsi déclaré au Washington Post : « Nous ne nous reconnaissons pas dans l’approche radicale prônée par MFL et le gouvernement. Il n’y a aucun problème à ce que les honnêtes américains portent avec eux une arme, tant que l’on s’assure que les personnes qui représentent un risque se voient refuser ce droit ». Historiquement, l’association n’a en effet jamais appelé à la fin de la libre circulation des armes, mais plutôt à une généralisation des contrôles des antécédents, ainsi qu’à une sensibilisation plus approfondie à la responsabilité qu’implique le port d’armes.

25 octobre 2021, 23h56 : les protestations contre l’interdiction du port d’armes se multiplient

Stephen Colbert et Bill Clinton sur le plateau du Late Show with Stephen Colbert (source : CBS.com)

Ce soir-là, Stephen Colbert accueille un invité de choix dans son Late Show : « Mesdames et messieurs, merci d’accueillir Bill Clinton ! ». La perspective de l’ancien président a un vrai intérêt ce soir, au vu des événements de ces derniers jours. Aujourd’hui, les armes sont une fois de plus au cœur de l’actualité : des manifestations de plus en plus violentes se multiplient dans le pays, exigeant le retour du Second Amendement. Au Texas, des milices ont tenté de s’introduire dans la résidence du gouverneur démocrate. Les gouverneurs de l’Utah et du Kentucky ont annoncé leur intention de gracier les déjà nombreux condamnés à des peines de prison pour port d’armes. Pour l’ancien président Clinton, l’origine de ces maux est claire : « C’est évident. La NRA est encore sur le coup, une fois de plus. L’argent ne fonctionne plus sur les Républicains au Congrès, ils l’essayent sur les gouverneurs et les civils ». Entre le lobby des armes et Clinton, c’est une vieille histoire. En 1994, il avait lui-même eu maille à partir avec la NRA : le lobby avait revendiqué la défaite électorale des Démocrates à la Chambre des Représentants, qui s’était produite quelques semaines après la validation d’une interdiction des armes à feu semi-automatiques. Cet épisode avait terrifié les Démocrates à l’idée de légiférer dans ce sens depuis.

Mais le raisonnement de l’ex-Président ne peut s’en tenir à cette seule conclusion quelque peu simpliste. Bien que les Américains aient exprimé depuis des années leur exaspération face à l’absence de réaction du Congrès après les nombreuses fusillades, ils n’ont jamais vraiment réclamé la fin du port d’armes. Les sondages d’opinion mettent en exergue des revendications plus en phase avec Everytown qu’avec Movement For Our Lives, appelant plus à un contrôle des antécédents plus strict qu’à une interdiction du port d’armes. De plus, la NRA a encore moins bonne presse qu’elle n’en avait durant les mandats précédents. Les Américains refusent désormais de voir le lobby pro-armes s’impliquer dans la politique comme il a pu le faire auparavant. A l’inverse, ils sont plus enclins à soutenir un candidat soutenu par un mouvement comme Everytown. A priori, la NRA n’a donc probablement d’influence que chez les gouverneurs. « Il va falloir que le gouvernement se décide très vite à agir. Pour l’instant, les manifestations gardent une certaine tenue, mais entre les gouverneurs qui défient l’autorité fédérale et la contestation populaire, on peut se retrouver face à de vraies guérillas urbaines. Dieu sait où tout cela peut déboucher », conclut Bill Clinton, sur le plateau du Late Show de CBS.

13 décembre 2021, 12h13 : la Cour Suprême met un terme au débat

Sean Hannity, présentateur vedette de « Hannity », sur Fox News (Source : Michael Vadon)

« FOX NEWS ALERT ». Journée chargée pour Sean Hannity. Voilà plus d’une heure que le présentateur star de Fox News aurait dû rendre l’antenne après son émission quotidienne. Seulement, voilà : la chaîne conservatrice est en édition spéciale depuis 09h00, car aujourd’hui est un jour absolument capital pour l’avenir des Etats-Unis. Avec un petit quart d’heure de retard, la Cour Suprême rend enfin son jugement. L’institution s’est emparée du débat qui ravage le pays depuis des mois : l’Amérique peut-elle exister sans armes en libre circulation ? Après plusieurs émeutes et de nombreuses prises de positions publiques, le peuple américain est plus divisé que jamais, et cherche des réponses.

La présidente de la Cour Suprême Kirsten Gillibrand s’avance devant les caméras, et se lance :

« Les juges de la Cour Suprême se sont réunis pendant plusieurs semaines, pour étudier la Constitution en détail et la faisabilité de l’interdiction du port d’armes dans notre nation. Il nous est apparu essentiel de rappeler ce que sont les faits historiques : si les Etats-Unis d’Amérique sont devenus la puissance qu’ils représentent aujourd’hui, c’est avant tout grâce aux armes en libre accès.

Sans armes, qu’aurait fait Benjamin Franklin ? Qu’aurait fait George Washington ? Qu’aurait fait Thomas Jefferson ? Et surtout, qu’auraient fait tous ces américains qui se sont vaillamment soulevés contre leur oppresseur, la première puissance coloniale de l’époque ? Les Etats-Unis sont nés parce que ses fondateurs ont pu porter des armes. L’Ouest américain s’est développé grâce aux armes des explorateurs venus de l’Est.

Cela fait-il de nous des monstres ? Il n’y a pas de raison à cela. Les Etats-Unis méritent un contrôle plus strict des acheteurs d’armes, nous nous devons d’offrir la sécurité à nos citoyens. En revanche, si le détenteur d’armes passe avec succès les contrôles requis, nous ne pouvons pas lui retirer ce qui est un droit constitutionnel : je parle du droit de se défendre, contre un agresseur, contre un oppresseur, même si cet ennemi s’avère être le pouvoir fédéral. La Cour Suprême prononce donc l’invalidité de l’abrogation du Second Amendement ».

 

Théotime ROUX

Grands remerciements à Nicolas Labarre, maître de conférences en civilisation américaine à l’Université Bordeaux-Montaigne, pour son apport considérable à cet article.