« Notre vie est ici » : une famille face à l’expulsion

Dans le trouble contexte de la loi Asile et immigration, certaines choses sont limpides. Comme la détermination de ces parents d’élèves, qui se mobilisent pour qu’une famille échappe à l’expulsion de territoire. 

La famille Azemy, de dos (©Théo Mercadier)

« C’est un peu stressant ». Ferem Azemy ne parle pas de l’expulsion de territoire qui les vise, lui, son épouse et ses quatre enfants. Non, le stress, c’est de voir autant de monde réuni autour d’eux pour les soutenir dans leur demande de titre de séjour. « Ça fait chaud au coeur, en même temps », lâche-t-il d’un ton très doux qui jure avec son imposante carrure.

Le comité de parents d’élèves de l’école André Meunier et du Noviciat est à l’initiative de ce parrainage républicain. La petite foule réunie sur le parvis de la place Sainte Croix, à Bordeaux, s’amasse autour d’une table improvisée. Tous signent à tour de rôle les petites fiches colorées qui marquent leur engagement aux côtés de la famille Azemy. Les enfants tout juste sortis de l’école courent un peu partout. L’un d’eux renverse son verre de jus de pomme. 

Soutiens associatifs et politiques se succèdent pour prendre la parole. « Renvoyer chez eux une famille pour une histoire de papiers est une aberration », assène le député France insoumise Loïc Prud’homme. Derrière lui, la famille Azémy écoute. Sur la banderole qui les surplombe, on peut lire :  « Voici le seul avion dont les enfants devraient se préoccuper ! » ; les gamins dessinés tiennent dans leur main un avion en papier.

 

Ferem Azemy arrive en France en 2012. Il fuit alors le Kosovo, ses mafias, sa pauvreté, et veut croire que l’Hexagone lui offrira l’asile. Côté professionnel c’est un succès : il est mécanicien, en CDI. Côté insertion aussi : ses quatre enfants sont scolarisés en primaire et au collège à Bordeaux ; son français est irréprochable. C’est sur le terrain administratif qu’il livre sa guerre.

« Ils arrivent au bout du parcours du combattant, au bout de toutes les démarches officielles. Là c’est fini, l’asile leur a été refusé ». Brigitte Lopez, ancienne directrice d’école, chapeaute la section girondine du réseau Éducation sans Frontières et ne connaît que trop bien ces réunions de soutien. « Ici c’est toujours sympa, car les membres du comité de soutien de cette école sont toujours très nombreux et très vivants ».

Encore 6 mois

Sous le soleil rasant de 18h, et alors que l’assemblée partage un buffet, l’ambiance est presque à la fête. Brigitte Lopez garde bon espoir et préfère voir l’issue heureuse  : « Dans sa dernière lettre de refus, le préfet lui-même assure que le papa devra justifier, fin 2018, de cinq ans de présence en France, c’est le cas, et de 3 ans de scolarité pour les enfants, c’est aussi le cas »

Et d’après une circulaire de 2012, ces conditions suffisent à obtenir un titre de séjour, même si le Kosovo est inscrit sur la liste des « pays sûrs » dressée par le Ministère de l’Intérieur. Pays sûr … En principes, le calme relatif de la situation là-bas ne justifie pas la présence des Azémy en France, et encore moins leur demande d’asile. En réalité, c’est nettement plus complexe. 

« Le problème avec ces pays, c’est qu’il y a un semblant d’État de droit, une police, poursuit la responsable associative. Et à côté de ça les gens souffrent de persécutions mafieuses. Ce sont des pays où on ne peut pas vivre ». 

Le rassemblement se conclue sur une note musicale et politique lorsque quatre mères d’élèves entonnent en choeur un chant pacifiste : « Si j’aime mon pays, la terre qui m’a vu naître / Je ne veux pas de dieu, je ne veux pas de maître ». Loïc Prudhomme se tient légèrement en retrait du concert improvisé et hoche doucement la tête au rythme des paroles. La veille, le député France insoumise était à l’Assemblée nationale pour voter contre la nouvelle loi Asile et immigration, que les associations de défense des réfugiés jugent liberticide.

Aujourd’hui, il vient apporter son renfort sur le terrain :

 

L’optimisme ambiant trouve aussi sa source dans les succès passés. Est présente ce soir une famille albanaise qui, pour l’avoir vécue, connaît bien la galère que traversent les Azemy. Le comité de parents d’élèves a obtenu gain de cause pour eux il y a trois ans grâce à une mobilisation du même acabit. De quoi donner du baume au coeur à Férem, qui regarde ses enfants jouer à chat sur la place.

Lorsqu’on lui demande s’il lui reste des attaches au Kosovo, il répond sans détours : « ça fait 5 ans que mes enfants vont à l’école en France. Notre vie, c’est ici ».

Théo Mercadier