Mai 68 au Sénégal : le président Senghor, maître du jeu

Après le massacre de Tlateloco, la guérilla urbaine tokyoïte, les manifestations étudiantes polonaises et le combat des deux Amériquesà Chicago, focus sur les manifestations qui ont marqué le Sénégal en mai 68. Le mouvement social, marqué par l’omniprésence du président Léopold Senghor, a participé à l’africanisation de la société sénégalaise.

Le 29 mai, les affrontements entre les forces de l’ordre et les étudiants ont fait un mort. (photo : RFI)

Printemps 1968, Dakar. A la tête du Sénégal, indépendant depuis 1960, Léopold Sédar Senghor est le premier président d’un pays encore très influencé par la France. Dans le quartier Fann Hock, la récente indépendance n’est qu’une illusion. L’université de Dakar est française, tout comme la majorité de ses enseignants. Son pouvoir décisionnaire, basé à Paris, est à l’origine du Mai 68 sénégalais.

Il faut remonter au 18 mars, jour où la France impose à Senghor de lancer une grande réforme de l’université, pour comprendre la suite des évènements. Les mesures d’austérité et la réforme du baccalauréat qui diminuent les bourses d’études passent mal auprès des étudiants, derniers opposants au pouvoir en place. C’est le point de départ des contestations qui vont enflammer le Sénégal, deux mois plus tard.

Dans son palais présidentiel du Plateau, sur les hauteurs de Dakar, le président Senghor voit d’un mauvais oeil le mouvement de grève de l’union des étudiants sénégalais (UDES), le 27 mai. Dans un contexte d’agitation sociale globale et mondialisée, les étudiants sénégalais sont eux aussi décidés à passer à l’attaque. Le 28 mai, l’occupation de l’université commence. Si les revendications des étudiants sont initialement sociales, elles deviennent rapidement politiques. Dernier bastion de l’opposition au pouvoir, le mouvement étudiant qui occupe l’université de Dakar vise aussi le président. « Les étudiants menaient également un combat par procuration contre le régime de Senghor. Ils dénonçaient le néocolonialisme et le train de vie élevé de l’État», selon Alain Schnapp, historien spécialiste de l’Afrique à la Sorbonne.

Le président Senghor a participé à l’indépendance du Sénégal. (photo : Erling Mandelmann)

Le destin de Léopold Senghor est lié à la France. Homme de pouvoir, il quitte son village natal de Joal en 1928, sur le littoral, pour continuer ses études à Paris. A Louis-Le-Grand puis à Normale Sup’, il se lie d’amitié avec Georges Pompidou. Ministre en France et premier Académicien africain, Senghor retourne au Sénégal à la fin des années 50. Chantre de la négritude, il est à l’origine de l’indépendance du Sénégal dont il devient le premier président, le 5 septembre 1960. Senghor, également reconnu comme un poète de premier plan, est un président apprécié mais autoritaire. Pour Schnapp : « il avait le prestige d’avoir été l’un des leaders qui a remis en cause la colonisation. »

État d’urgence, con-bandit et marabouts 

Le 29 mai 1968, un an après avoir été visé par un attentat, le président sénégalais se sent en danger. Il quitte son palais présidentiel et se réfugie dans la base militaire française de Ouakam. Dans le même temps, il ordonne aux forces de l’ordre d’évacuer l’université. « La rude répression du campus par les forces de l’ordre pendant la matinée du 29 mai fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres », raconte Omar Gueye dans Libéafrica4 , auteur de « Mai 68 au Sénégal : Senghor face aux étudiants et au mouvement syndical ».

Bilan de l’intervention : un mort, Salmon Khoury, et une soixantaine de blessés. Les 1 300 étudiants étrangers, après un passage par le camp militaire de Mangin, sont expulsés. Les Sénégalais, eux, seront internés au camp militaire d’Archinard.

Le 30 mai, les manifestants ont envahi Dakar. (photo : capture d’écran)

A Dakar, Senghor a ouvert une brèche. Les syndicats, sensibles à l’intervention policière du matin, décident de rallier le mouvement étudiant. La révolution étudiante qui veut africaniser et décoloniser l’université devient syndicale et politique. L’UDES, dans un tract diffusé devant l’université, accuse Senghor « d’empêcher les libertés universitaires en versant le sang africain ». Les syndicats qui ne partagent pas totalement les idéaux universitaires se joignent à la fronde pour dénoncer, eux, le blocage des salaires et les difficultés économiques des ouvriers.

Le 30 mai, au lendemain d’une journée noire pour le pays, Senghor voit le mouvement gagner la rue. La grève générale est prononcée et les manifestations s’étendent à La Médina, un quartier de Dakar. A 20 heures, Senghor décide de frapper fort. Dans un discours à la radio, il prononce l’état d’urgence, accompagné d’un couvre-feu, et demande de l’aide à l’armée française.

Dès le lendemain, l’armée française se positionne aux côtés de Senghor mais refuse d’être au contact de la population. Alors que la contestation gagne tout le pays, les troupes françaises se placent à des endroits sensibles : aéroports, centrales électriques… Senghor, qui vient de faire enfermer des étudiants, et s’apprête à réprimer les syndicats qui doivent se rassembler, le 31 mai, à la bourse du travail, éprouve un fort ressentiment envers les jeunes. Attaché à la culture française, le président-poète juge « d’enfants gâtés » l’attitude des jeunes dakarois.

Ce mai 68 est aussi une question de religieux. Alors que l’église décide de soutenir les étudiants, le président chrétien peut compter sur les confréries musulmanes, très défavorables aux revendications sociales des manifestants. « Les religieux avaient une attitude ironique : pendant que les chefs musulmans prenaient parti pour le président chrétien Senghor, l’église défendait la cause des étudiants, ce qui prolongea la crise dans une confrontation entre le président et ses coreligionnaires », explique Omar Gueye.

Daniel Cohn-Bendit était surnommé « con-bandit » par les marabouts. (photo : Jac. de Nijs)

Dans les campagnes, les marabouts (des prêtres de l’islam) sont d’une aide précieuse pour Senghor.  « La propagande senghorienne a réussi à retourner les parents contre les grévistes », explique Gueye. Dans les mosquées, ils expliquent à ces pères de familles que leurs fils suivent un Allemand nommé « Con-Bandit », une déformation du nom de Daniel Cohn-Bendit. Dans le même temps, « Senghor était furieux contre les pères dominicains qui soutenaient les étudiants, il voulait leur interdiction » précise Alain Schnapp.

A Dakar, après trois jours d’affrontements sans précédents, Léopold Senghor se résout à entamer des négociations. En fin stratège, il divise le mouvement. Le 9 juin, il décide de libérer les étudiants mais ne négocie pas avec eux. Le 13 juin, des accords entre le gouvernement, le patronat et les syndicats aboutissent à une revalorisation de 15% du salaire minimum. Senghor laissera passer l’été et cédera aux doléances des étudiants. Pour Alain Schnapp, cette révolte a eu des conséquences plus profondes : « à la fin, des gens ont payé, mais l’université a repris sur des bases plus ouvertes et la révolution de 68 a participé à l’africanisation de la société ».

Paolo PHILIPPE