Une autre histoire de mars 1968 en Pologne

 

En mars 1968, les étudiants polonais épris de liberté sortent dans la rue pour dénoncer les dérives d’un régime totalitaire. Les autorités soviétiques profitent de cette effervescence pour évincer la plupart des juifs des hautes fonctions. Dans ce conflit, Adam Michnik, et Irena Lasota, deux personnalités antagonistes, deviennent les chefs de file de la cause étudiante.

Le 30 janvier 1968, le Théâtre National à Varsovie programme la onzième et dernière représentation de Dziady (Les Aïeux, 1822/1832), drame romantique polonais d’Adam Mickiewicz. Cette pièce, tous les enfants l’ont étudiée à l’école. Tous se sont identifiés à Konrad, étudiant qui s’insurge contre la domination russe de l’époque tsariste dans l’ancienne Vilnius. Symbole de rébellion toujours fort en 1968. Pas étonnant donc que cette pièce pousse l’organe responsable de la culture à intervenir. Ce sera désormais une seule représentation par semaine au lieu de quatre et une interdiction pour la presse d’en faire l’éloge. S’ensuit un arrêt des représentants qui provoque une première manifestation spontanée dans la salle de théâtre et devant la statue du poète. Cette entrave à la liberté suscite l’exaspération des étudiants. Elle se propagera dans tout le pays.
Comme une tragédie moderne, notre histoire se raconte en trois actes.

Archives nationales prises lors de la manifestation du 11 Mars à Varsovie © IPNTV

Acte I 

« Indépendance sans censure !» scandent les jeunes manifestants. On est en 1968 et parmi eux, certains se distinguent, et font entendre leur voix. C’est le cas d’Adam Michnik. Etudiant engagé, c’est lui qui s’exprime dans les colonnes du journal Le Monde sur les manifestations du 30 janvier. C’est également lui qui est exclu de l’université avec Henryk Szlajfer pour avoir communiqué avec des médias étrangers. Fils de Ojzasz Szechter, grande figure communiste, Adam Michnik fait partie de cette jeunesse soixante-huitarde qui n’a pas connu la Seconde Guerre mondiale et qui souhaite épouser les idéaux libéraux occidentaux. Pour les autorités, il est de ces sales gosses issus pourtant des familles de haut-dignitaires communistes. Il est ce jeune incompris par ses aînés, figure d’un conflit générationnel qui touche toutes les couches sociales, peu importe la proximité avec le pouvoir.

Irena Lasota en 2018

Irena Lasota, n’est pas issue du même rang social que Michnik. Elle n’a pas la même idéologie. Pourtant, c’est au sein du Hufiec Walterowski ( The Walter Troop) que cette étudiante va partager son combat pour une libéralisation de la culture. Elle grandit dans une famille plus modeste, mais qui croit profondément en l’avenir radieux du communisme. Sous son impulsion, sont rassemblées les 3145 signatures à Varsovie et les 1200 à Wroclaw pour le retour de la pièce. C’est également elle, sur un banc de son université, le 8 mars, qui déclame sa « résolution » pour demander le retour de Michnik et de Szlajfer. Pour cet acte, elle sera accusée d’avoir « sali avec de la boue un banc public » et écopera de deux mois de prison.

Lors de ces manifestations, les étudiants sont matraqués par les miliciens, d’autres sont interpellés. Les ZOMO (équivalent des CRS) n’hésitent pas à entrer dans les universités et violenter les étudiants. La grogne s’empare maintenant de l’école polytechnique de Varsovie, puis des universités à Cracovie (11 mars) et Wroclaw (12 mars). Tous les étudiants réclament une plus grande souplesse du régime. La répression fait rage, et certains apprentis et ouvriers, forcés par les autorités, gonflent également les rangs des forces de l’ordre. Fait commun, des ouvriers rallient la cause estudiantine dans les villes de province comme le 15 mars à Gdansk, avec 20 000 manifestants.

Archives nationales prises lors de la manifestation du 11 Mars à Varsovie © IPNTV

Acte II 

Depuis une dizaine de jours déjà, le pays est en proie à une insurrection estudiantine. La répression est l’unique réponse du gouvernement. Il craint que l’instabilité en Tchécoslovaquie voisine se répande sur son sol. Dans l’ombre, le premier secrétaire du parti communiste Wladyslaw Gomulka, organise sa riposte. Depuis son accession au pouvoir, il n’a pas cessé de soutenir Moscou. Il assure la censure des journaux d’opposition, et garantit les procès de l’intelligentsia encombrante. Très apprécié par le parti, il en partage avec lui son rejet de l’élite juive. En effet, cette dernière est très réticente à la dérive autoritaire soviétique, et soutient ouvertement l’état d’Israël. Une situation complexe à l’époque où nombre de haut-fonctionnaires du parti étaient juifs. Ces manifestations lui permettent d’effectuer une « purge » dans tous les secteurs, à commencer par l’armée, les industries et l’appareil d’état. Avec une propagande « antisioniste » et de multiples arrestations et procès arbitraires, les juifs sont poussés à quitter le territoire polonais. « Un citoyen de la Pologne communiste ne peut avoir qu’une seule patrie ». Or, en reconnaissant Israël, la citoyenneté polonaise leur été retirée. Près de 20 000 personnes décident de partir dont 2000 en Israël. Aujourd’hui encore, on ne sait pas si la controverse avec la pièce de théâtre les Aïeux n’était un coup monté. De nombreux exilés juifs ne sont d’ailleurs jamais revenus.
De nos jours, ce départ forcé est encore vécu comme un véritable traumatisme en Pologne, surtout lorsque l’on sait que près de trente ans auparavant, le pays était le premier foyer juif. Il faut attendre 1988 pour que la Pologne reconnaisse enfin le caractère antisémite des événements.

Acte III

Adam Michnik

Adam Michnik a lui aussi été une victime collatérale des exactions du pouvoir. Lors de la purge, sa confession juive et les engagements politiques de son père, haut dignitaire communiste, sont pointés du doigt pour discréditer le leader du mouvement. Il écope de trois ans d’emprisonnement pour « acte de hooliganisme ». Une amnistie lui est accordée et il est relâché un an après, en 1969.

A son retour, la fragile entente avec Irena Lasota n’est plus, celle qui l’avait soutenu quelques mois plus tôt, se détourne désormais de lui. Les antagonismes profonds entre eux ne tardent pas à ressurgir. Elle lui reproche son approche plus élitiste du conflit, elle qui met en avant l’union des étudiants et des ouvriers.
En 1970, profitant du départ des élites juives, elle décide de rejoindre les Etats-Unis avec son compagnon. Elle continue ses études où elle obtient des diplômes à l’université de Philadelphie et de Columbia, en Communisme International. Pour garder un pied en Pologne, elle fonde en 1981 ce qui deviendra l’Institut pour la démocratie en Europe de l’Est, à New York.

Adam Michnik, quant à lui, est autorisé à reprendre ses études au milieu des années 70, à l’Université Adam Mickiewicz de Poznan, cela ne s’invente pas ! Il travaille dans de nombreux journaux ensuite, notamment pour le journal du syndicat Solidarnosc. En 1989, il siège aux accords de la Table ronde, où il trouve un consensus avec les représentants communistes. Aucune mention du douloureux passé n’est faite. Une hypocrisie selon Irena Lasota. En mars 2018,  une commémoration  est organisée pour les 50 ans du mouvement. Michnik est convié. Mais pas Lasota. Le représentant du rectorat ne souhaite pas sa présence. Adam, lui-même, n’est pas favorable à sa participation. Fidèle à ses convictions, elle accepte l’invitation d’un syndicat d’étudiants pour une autre table ronde.

Aujourd’hui, on peut dire que les évènements de mars 1968 ont confirmé la stature politique de Wladyslaw Gomulka. Néanmoins, des étudiants engagés comme Adam Michnik et Irena Lasota ont permis à leur échelle de précipiter la fin de l’emprise soviétique. Mais également de présager la venue d’autres mouvements sociaux. Une lueur d’espoir dans le regard du jeune Konrad. Rideau.

Corentin Nicolas

Remerciements chaleureux à Piotr Bilos, maître de conférences et responsable de la section Polonais à l’Inalco et Bruno Drweski, également maître de conférence à l’Inalco.