« On a cassé des gens qui ont survécu à la guerre et à la dictature »

Cédric Herrou est un agriculteur de la vallée de la Roya, dans les Alpes-Maritimes. Condamné en août 2017 à quatre mois de prison pour « aide aux migrants », l’homme de 38 ans était à Bordeaux ce week-end pour le lancement de Bienvenue, une initiative citoyenne et associative pour les réfugiés, dont il est le parrain. Pour Imprimatur, il évoque la solidarité avec les réfugiés et alerte sur la politique migratoire de la France et ses conséquences pour le futur.

Cédric Herrou au Rocher de Palmer, samedi.

Assis à côté du bar, au Rocher de Palmer, Cédric Herrou, les traits tirés, sort d’une conférence sur l’accueil des réfugiés. Le matin, il était à Biarritz, au Pays Basque, pour réclamer le retrait du projet de loi asile-immigration et dénoncer « l’Europe prison ». La tête toujours à Breil-sur-Roya, où il héberge des migrants après les avoir aidés à passer la frontière italienne pour rejoindre la Vallée de la Roya, l’agriculteur était à Bordeaux, ce samedi, pour assister aux états généraux de la migration 33.

En février, le ministre de l’intérieur Gérard Collomb a présenté le projet de loi asile-immigration que vous avez qualifié de « fou ».

Ce projet de loi, c’est un coup de communication. On nous parle de réduire des délais de demande d’asile qui ne sont déjà pas respectés. Le gouvernement est en train de faire des mathématiques avec les gens. Tous les organismes qui travaillent sur le terrain, et qui ont la responsabilité d’instruire ces demandes d’asile, demandent du temps. Et l’État n’écoute pas. Sur l’enfermement, c’est très grave. Le gouvernement propose d’enfermer des personnes qui sont victimes et qu’on veut faire passer pour des coupables.

Quel regard portez-vous sur la politique migratoire en France ?

Nos dirigeants manquent d’intelligence et de responsabilité. Il y a quand même des policiers qui sont payés pour pourchasser les migrants, les gazer et ensuite détruire leurs tentes et jeter leurs couvertures. Les dirigeants font des discours sur l’obligation d’intégration, mais à quoi les migrants peuvent s’intégrer ? A de la prison ? Là, on les pourchasse, on ne les prend pas correctement en charge et derrière, il n’y a aucune notion éducative avec eux. On a des politiques irresponsables qui sèment la discorde avec des discours populistes, racistes et dangereux. Le gouvernement gère les gens par la peur en utilisant la migration pour faire du buzz politique. Il faut être pragmatique, l’intégration doit se faire dans les deux sens.

Avez-vous peur des conséquences de cette politique ?

Au niveau du projet de loi, on sait très bien comment le gouvernement agit. Il négocie avant de négocier, c’est à dire qu’il met en place des mesures très graves, qu’il sait pertinemment qu’elles n’aboutiront pas, pour faire passer le reste. Il anticipe le consensus. A un moment, il faut se demander ce qu’on a envie de construire dans quinze ans. J’ai accueilli des migrants que j’ai retrouvés dans la rue, un an et demi plus tard, à Paris. On a cassé des gens qui ont survécu à la guerre, la dictature et la traversée de la Méditerranée. C’est choquant, et ça nous interroge sur ce qu’on est en train de faire.

 

Quelle est votre vision sur l’évolution de l’opinion sur ces questions migratoires ?

J’ai l’impression qu’il y a une prise de conscience. La prochaine étape, c’est que les migrants n’aient plus besoin de personnes comme moi pour les représenter. Ils vont bientôt commencer à taper du poing sur la table et demander des explications. L’état français sera prochainement amené à se justifier sur les conditions d’accueil des migrants.

L’objectif de Bienvenue est de changer le regard sur les réfugiés. Comment faire ?

Nous sommes dans une démocratie représentative, il n’est pas interdit, et même souhaité, de s’engager politiquement sur des problématiques qui nous touchent. J’ai agi dans la vallée de la Roya parce qu’il y avait une problématique, mais je ne suis pas militant, je le suis devenu. La place publique n’appartient pas à un État ou un gouvernement, elle appartient à tout le monde. Et quand il y a un problème, c’est à chaque citoyen d’agir. Ce n’est pas un droit, c’est un devoir de le faire.

Propos recueillis par Paolo PHILIPPE