Faut-il surveiller les caméras de surveillance?

Décembre 2017 : Bordeaux agrandit son centre de vidéoprotection. Plus de caméras, plus d’écrans, ce nouveau poste de contrôle répond à la politique de prévention et de répression de la délinquance développée par la ville depuis quinze ans. Coûteuses, intrusives, anonymes…Les caméras de surveillance sont régulièrement l’objet de critiques. Par-dessus tout, elles seraient inefficaces. Quel œil garder sur Big Brother?

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« Les caméras sont-elles là pour faire baisser la délinquance ou pour lever le sentiment d’insécurité ? » Invité au micro de RTL, le sociologue Laurent Muchielli a déjà sa réponse. Son dernier ouvrage, Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance, vient de paraître. De cette énième investigation sur l’efficacité (ou pas) des caméras, se dégage un refrain bien connu.

« La vidéosurveillance ne protège pas les citoyens ». Myriam est membre du collectif de Girondins CLAP33 (Contre Les Abus Policiers). Depuis 2009, ces militants interpellent les autorités et sensibilisent les habitants de Bordeaux à la question de la surveillance étatique. Longtemps, ils ont flashé les caméras qui lorgnent les Bordelais du coin de la rue. Régulièrement, ils ont invité la municipalité à s’interroger sur l’utilisation abusive de ces dispositifs.

Mais police et mairie ne l’entendent pas de cette oreille. Les années passent et le nombre de caméras est loin de décroître. En 2002, elles étaient 11. Aujourd’hui, on en compte 101, dispatchées essentiellement dans le centre ville. Leurs images sont désormais projetées en continu sur les 18 écrans du nouveau centre de vidéo protection urbaine (CVPU), installé en décembre dernier au cœur de l’hôtel de ville.


Implantation des 101 caméras de vidéoprotection installées par la municipalité à Bordeaux. Données : police municipale. Carte de Julia Vandal sur Open Street Map

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Pour Myriam, ce qui était autrefois science-fiction est désormais réalité. « L’état actuel du dispositif de surveillance va au delà du concept d’Etat policier. C’est dans une société de contrôle que nous vivons désormais. » Lors de l’inauguration du CVPU en décembre dernier, Alain Juppé relativisait. « A Nice il y a une caméra pour 300 habitants, à Marseille, une pour 650. A Bordeaux, le ration est d’ une pour 2.300. »

Dans sa récente enquête, le sociologue Laurent Mucchielli estime que, même a posteriori, la vidéoprotection n’aurait servi à résoudre qu’entre 1 et 3% des affaires étudiées.

Des arguments juridiques difficiles à contrer

A l’origine du système de vidéoprotection  sur la voie publique, une volonté de prévenir et réprimer la délinquance. L’article L251-2 du Code de la Sécurité Intérieure fixe les finalités d’installation d’un tel dispositif. Protection des biens publics, prévention des actes de terrorisme, prévention des risques naturels ou technologiques… « Ce sont des motifs très vastes et largement sujets à l’interprétation », traduit Thomas Herran, maître de conférence à l’Université de Bordeaux, spécialiste des questions de sécurité et de renseignement. La préfecture, après confirmation de la validité des finalités et avis consultatif d’une commission départementale, délivre une autorisation d’une durée de cinq ans. « Il est très facile pour une mairie de faire installer une caméra », complète-t-il. Pour protéger les citoyens, tous les motifs sont bons.

Y compris la verbalisation des infractions quotidiennes. Depuis décembre, la vidéoverbalisation, jusqu’alors réservée aux secteurs de la gare/Paludate et de Bordeaux-Maritime s’est étendue aux quartiers de la Victoire, du centre-ville, de Quinconces et de la Garonne/Bassins à flot. Il est désormais possible pour la police de repérer les infractions relatives au stationnement et à la circulation, via les écrans du centre de vidéo protection.

A la barricade juridique, s’additionne le rempart sémantique. En 2010, le Sénat valide le changement d’appellation du dispositif. Exit la « vidéosurveillance », les caméras gagnent en légitimité et remportent le label de « vidéo protection ». Une dénomination bien moins agressive, selon Myriam. « Dans le climat actuel de peur des attentats, ça rassure les gens de se sentir protégés. »

Les caméras, déjà obsolètes ?

« Il y a quelques années, les gens semblaient tomber de haut quand on leur parlait de surveillance. Snowden, ils ne connaissaient pas encore. Avec les attentats, ces sujets ressortent plus souvent. »  Une prise de conscience en décalage avec les actions pré-Citizen Four du CLAP33.

En 2015, la mobilisation contre le projet de la Loi Renseignement avait fait resurgir la question de la surveillance des données personnelles dans le débat public 

« Depuis quelque temps, on a un peu lâché l’affaire », reconnait Myriam. Signaler les nouvelles caméras installées, recenser les dysfonctionnements, repérer les panneaux de signalisation non conformes…C’est un travail fastidieux dont le collectif s’est peu à peu détaché.

Surtout, de nouveaux dispositifs se sont invités dans la course au contrôle. Après la Loi Renseignement promulguée en juillet 2015, ce sont les drones, ces instruments « de surveillance de masse », qui concentrent l’attention et l’indignation du collectif girondin. Utilisées notamment pendant les manifestations sur la voie publique, ces mini-caméras volantes à haute qualité d’enregistrement ne sont qu’à l’aube de leur règne.

Et c’est à Mérignac qu’on peut apprendre à les piloter. En effet, à quelques kilomètres de Bordeaux, une aire d’évolution pour les drones née  d’une collaboration entre la direction générale de l’aviation civile et l’armée de terre existe déjà depuis 2014. Des mois que la nouvelle Région multiplie son soutien aux initiatives « drones-friendly ».

Dernier exemple en date, le projet Drone Campus de l’Aérocampus Aquitaine, propriété du Conseil régional de la Nouvelle-Aquitaine. Le CLAP33 craint une banalisation de leur présence, une acceptation de « l’invasion de drones civils dans l’espace public aérien ». Au regard de ces perspectives inquiétantes, les caméras de vidéoprotection font figure de jumelles archaïques.

Le citoyen d’aujourd’hui et demain n’a décidément pas fini de lever le nez en l’air.

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Julia Vandal

@vedehel

 

Droit de réponse – Municipalité de Bordeaux

• Nombre de caméras

Contrairement au chiffre annoncé dans l’article, le nombre de caméras de vidéoprotection à Bordeaux installées par la municipalité s’élève à 101, et non 105.

L’auteure a été induite en erreur par un communiqué de presse de la mairie datant du 12 décembre 2017.

Depuis, « quatre caméras de vidéo protection implantées sur le parvis du stade Matmut Atlantique ont été récupérées par SBA (Stade Bordeaux Atlantique) pour l’exploitation », précise aujourd’hui le service presse.

 

• Efficacité des caméras

L’un des points cruciaux du mail adressé par le service de la presse de la mairie concerne l’efficacité du système de vidéoprotection, évaluée sans doute trop légèrement par l’auteure.

Voici la réponse de la municipalité :

« Contrairement à ce qui est affirmé, nous avons à Bordeaux des preuves tangibles, concrètes de l’efficacité de ces caméras. En effet, elles ont permis en 2017 l’interpellation de plus de 700 personnes dont la moitié en flagrance, c’est-à-dire pendant qu’elles commettaient les faits délictuels et/ou criminels. Elles ont donc été stoppées dans leurs délits et ces caméras ont permis d’éviter des délits ou crimes plus graves (ex : une rixe qui aurait pu dégénérer en crime sans intervention de la police). »