Le blocage coûte que coûte

Ils étaient plus de deux cents à l’assemblée générale, ce jeudi 15 mars, sur le campus de la Victoire. Plus que jamais déterminés, les étudiants ont voté le blocus illimité de la faculté des sciences sociales de Bordeaux. Leur objectif : le retrait de la loi Vidal.

Dès 5h30, les jeunes s’activent. Le campus de la Victoire doit être totalement bloqué d’ici une heure. Alors, ils s’entraident et apportent des chaises et des tables qu’ils empilent derrière la porte d’entrée. Ceux qui dorment encore dans l’amphi Gintrac sont très rapidement réveillés en musique. « Les gars, il faudrait aider pour bloquer l’entrée ! », lance une étudiante pour motiver les troupes. La tension monte. Et si le blocus échouait ? Pas le temps de réfléchir. Ils sont presque certains que la police n’interviendra pas car le président de l’université a décidé de calmer le jeu suite à l’évacuation musclée de lundi 6 mars. Une partie des jeunes souhaite néanmoins rester anonyme. Alors, dans le hall, une étudiante cagoulée monte sur les épaules d’un camarade. Elle s’approche de la caméra de surveillance et la tague sous le regard des autres. Une deuxième caméra située à quatre mètres de hauteur capte les images de la porte d’entrée. Les deux étudiants réitèrent la démarche. Cette fois-ci, la jeune utilise un parapluie pour détourner le dispositif. Mission réussie. Le poste de sécurité ne peut plus garder un œil sur l’organisation du blocus. Les quelques jeunes présents l’applaudissent.

Un foulard pour cacher leur visage, ils sont en place devant l’université. Le blocus débute. L’ambiance est détendue. On passe d’une musique orientale à une musique rock. Tous rigolent, se taquinent mais restent sur leur garde. « Il faut faire attention à ne pas laisser entrer des casseurs », interpelle un étudiant. Car, au sein de ce mouvement autogéré, ils ne se connaissent pas tous. Certains viennent d’autres universités. Quelques uns ne sont même pas étudiants. Mais tous sont déterminés à se faire entendre. Alors, dès 7h30, ils refusent l’entrée à une professeure de psychologie. « Bonjour Madame, ne vous inquiétez pas, on est cool mais aujourd’hui c’est bloqué ». Elle les interroge pour tenter de comprendre leur démarche. « On a un président qui autorise une intervention policière et ne privilégie pas la médiation. Cela fait plus de trois mois qu’on n’est pas entendu » explique l’un des étudiants.

Très vite, les étudiants qui souhaitent aller en cours font leur apparition. Mais, impossible pour eux d’entrer. Peu contestent les revendications, mais ils sont nombreux à rejeter le mode de mobilisation. « Mais pourquoi est-ce que vous ne dénoncez pas plus les violences policières que l’université ? Vous devriez écrire « Police démission » et non « Tunon démission » ! Vous avez le droit de manifester mais nous aussi on a le droit à l’éducation », s’offusque une étudiante. Le parvis de l’université devient lieu de débat. La directrice du Collège des sciences de l’Homme, Virginie Pascal-Le Dorse, est à l’écoute de l’ensemble des étudiants, bloqués comme bloqueurs. « On paye nos études, les transports, certains prennent le train pour venir jusqu’ici pour qu’au final, on nous dise que la fac est fermée. Ok, ils font un blocus mais à quel prix ? », s’interroge Léo*. Une thèse circule. Et si la fac avait fait exprès de ne pas prévenir les étudiants du blocus afin d’attiser les tensions. « Un jour ça va finir très mal, ça va être étudiants contre étudiants », s’énerve un de ceux qui se sont réveillés tôt ce jeudi pour une journée de cours habituel. Ce n’est que vers 8h30 que les étudiants ont reçu un mail de l’université.

 

Les jeunes qui bloquent la fac ne perdent pas de vue leur objectif. Professeurs et étudiants débattent ensemble sur la sélection à l’université. « Il faudrait qu’on prenne l’échec sous un autre angle. On nous dit que 75% des étudiants abandonnent en cours de cursus mais on zappe ceux qui valident leur première année et se réorientent puis obtiennent leur licence dans une autre filière », témoigne un étudiant face à Virginie Pascal-Le Dorse. Elle estime que la sélection à l’université permettrait de faire un meilleur travail d’orientation et d’information auprès des lycéens. Une partie des étudiants ne sont pas convaincus par ses arguments.

Vers 11h30, le cortège d’étudiants part de la Victoire pour rejoindre la mobilisation des retraités à Mériadeck. Ils sont plus de 300 à avoir rejoint le mouvement. Sur le trajet, les jeunes sont stoppés deux fois par les forces de l’ordre.

 

Finalement, les policiers reçoivent l’ordre de les laisser passer. Les manifestants jubilent.

Lorsque les étudiants arrivent près de Mériadeck, ils pressent le pas.

 

« Ce sont nos enfants. On va les accompagner jusqu’à la place Victoire », témoigne Christine, retraitée de 69 ans.

 

A 14h et pour la première fois, l’assemblée générale se tient dans le hall de l’université et non plus dans l’amphi Gintrac. Ils sont deux cents. Pour la plupart, des étudiants. Mais la directrice du collège des sciences de l’homme est aussi présente. « La fac elle est à nous, c’est acté », proclame l’un d’eux. Alors, le débat tourne très vite autour des prochaines actions. Faut-il bloqué de façon illimité le campus de la Victoire ? Tout est déjà barricadé. Alors, la majorité vote le blocage du campus puis celui des autres universités pour la semaine prochaine. Une minorité d’étudiants s’oppose.

Puis, c’est un blocage économique qui est évoqué. Bloquer la gare avec les cheminots, voilà une nouvelle proposition. Mais faut-il s’allier à toutes les luttes au risque que le mouvement devienne un collectif fourre-tout ?

« Non, on ne s’éparpille pas. Justement, quand on va bloquer la gare, tous les médias en parleront. Et ils demanderont qui étaient présents. Et là, et bien il y aura les étudiants, les retraités, les cheminots… Ce n’est que comme ça que l’on peut se faire entendre », répond Marie, très investie au sein du mouvement.

16h, la séance est levée. En fin d’après-midi, la fatigue se fait ressentir. Certains n’ont pas dormi. « Je vous préviens, moi je ne suis pas là ce soir. Il faut que d’autres personnes se bougent », lance un étudiant. Pour l’heure, le campus de la Victoire est encore bloqué et l’université de Bordeaux silencieuse. Reste à savoir si la mobilisation s’étendra aux autres facultés.

Asma Mehnana

*Prénom d’emprunt.