Affaire Skripal : la bataille de l’information fait rage

Entre intox, fake news et trolls, la Russie rejette catégoriquement les accusations de la Grande-Bretagne. Pour les Britanniques, et plus largement les Occidentaux, c’est certain : le Kremlin a tenté d’empoisonner l’ex-espion russe à Salisbury, le 4 mars dernier.  Coup monté de l’Angleterre pour perturber l’élection russe ou énième meurtre d’un espion russe par le KGB ? La presse française s’est rangée derrière le camp anti-Poutine. 

Editorial du Monde.fr du 15 mars 2018

« Ex-espion empoisonné : un front uni pour soutenir Theresa May face à Vladimir Poutine ». Dans cet éditorial, Le Monde appelle au rassemblement et à la solidarité, par l’expression « front uni », pour se fédérer. Objectif : affronter le grand méchant russe, Vladimir Poutine. Et même Donald Trump a basculé du côté de l’Europe de l’Ouest, comme le titre L’Obs  « Ex-espion russe : Les Etats-Unis sont « solidaires du Royaume-Uni » ». Pour Emmanuel Macron, il n’y a tout simplement « pas d’autre explication plausible », d’après l’article du HuffPost « Ex-espion empoisonné : la France accuse à son tour la Russie ». Pas de doute possible. Washington, Berlin, Paris : tous sont persuadés que Moscou est responsable du meurtre de l’ancien espion russe, Sergueï Skripal.

La Russie apparaît comme le suspect idéal, quand on sait que seul les Russes détiennent le poison utilisé. Une fois n’est pas coutume, la politique anticipe les décisions de justice, et la presse s’empresse de lui emboîter le pas. La majorité des quotidiens français relaient à l’identique les dépêches AFP, avec un titre en ligne de mire : « Ex-espion empoisonné : May annonce l’expulsion de 23 diplomates russes, Moscou prêt à riposter ».

Article de L’Express.fr du 15 mars 2018

La guerre continue, avec ses alliances, ses ripostes et ses sanctions. Ouest France axe sur l’intervention d’Emmanuel Macron, qui a déclaré prendre « des mesures à l’encontre de la Russie dans les prochains jours ». L’Express tient à souligner que : « Plusieurs pays -France, Pologne, Pays-Bas, Suède- ont apporté leur soutien à Londres, alors que d’autres -Chine, Kazakhstan, Ethiopie, Bolivie- ont appelé à la prudence et à une « enquête indépendante » et « dépolitisée » ».

D’un côté, une escalade des tensions, de l’autre, du silence. Vladimir Poutine n’a encore fait aucune déclaration. Un silence que le journal le Monde interprète comme du mépris : « Poutine, en campagne électorale, ignore la crise avec le Royaume-Uni ». Le président russe doit intervenir jeudi 15 mars, à 20h, pour la première fois. Ce désintérêt est même accompagnée d’« ironie et d’accusations de coup monté », selon Le Monde. L’article de La Montagne, « En Russie, la théorie du sabotage contre Moscou a le vent en poupe », l’évoque également. On peut y trouver un présentateur d’une chaîne russe, NTV, qui ironise sur les meurtres d’ex-espions commis en Angleterre : « Des ex-espions vivent partout dans le monde et ce n’est qu’en Grande Bretagne qu’ils sont empoisonnés ». Ou qui sous-entend un coup monté organisé par les Britanniques pour mettre à mal l’élection russe : « Cet empoisonnement tombe trop bien : quelques jours avant l’élection présidentielle russe ».
Article du Monde.fr du 15 mars 2018

Tandis que la presse française s’agace du dédain de Vladimir Poutine, les Russes sont à peine au courant de ce qu’il se passe de l’autre côté du continent, « lassés de la litanie des accusations et reproches quotidiens entre Moscou et les Occidentaux que les médias relatent quotidiennement ces dernières années », écrit le journaliste de La Montagne. Pour une retraitée russe de 69 ans, « La Russie est toujours désignée coupable de tout ». Une crise diplomatique qui n’a donc pas lieu d’être, car leur pays « n’est pas coupable, mais victime ».

Article de La Montagne.fr du 15 mars 2018

Et pour accuser les Britanniques, les théories du complot fleurissent. « Influencer le résultat de la présidentielle russe » ou « nuire à la Coupe du monde de football », les Russes ne manquent pas d’idées pour justifier un coup monté de l’Angleterre. Le président de la Chambre basse du Parlement, Viatcheslav Volodine, a même affirmé la responsabilité de « La Grande-Bretagne et ses autorités » dans l’affaire Skripal.

Qu’on se situe d’un côté ou de l’autre du continent eurasiatique, les avis divergent frontalement. Coup monté de l’Angleterre ou action des services secrets russes, on ne saura pas qui a tort ou raison. Mais on comprendra que l’information se manipule aisément.

Manon Pélissier