Le « petit Paris » débarque à Bordeaux

C’est bien connu, tout Bordelais qui se respecte ne supporte ni le comportement, ni le langage, ni le mode de vie des Parisiens. Mais alors, pourquoi des boutiques tout droit issues de la capitale fleurissent-elles un peu partout dans la ville, avec un succès souvent immédiat ? Explications.

Le « lifestore » Yvonne, ouvert à la rentrée 2017 dans le quartier de Saint-Michel, a été la cible de nombreuses polémiques.

D’aucuns diront que la LGV Bordeaux-Paris est seule responsable de la venue de nombreux commerçants parisiens dans la région. Mais si la métropole girondine voit apparaître, depuis quelques années, des boutiques de « lifestyle » et autres concept store, la cause n’est pas seulement à chercher du côté des transports. Pour ces vendeurs tout droit débarqués de la capitale, c’est avant tout le mode de vie bordelais qui a pesé dans la balance.

« À Bordeaux, j’ai l’impression d’habiter dans un arrondissement parisien ! On n’a pas besoin de prendre les transports en commun pour se déplacer, tout est proche de tout », se réjouit Morjane, à la tête de la boutique Bonne Gueule, à deux pas de la porte Dijeaux. À l’origine un blog sur la mode masculine, le magasin parisien va fêter ses un an dans le Sud-Ouest en avril. « Ici, les gens prennent beaucoup plus leur temps pour choisir leurs articles. Les hommes viennent pour discuter, se faire conseiller, prendre du bon temps », s’enthousiasme Morjane. Rien à voir avec la capitale. « À Paris, les clients viennent, savent ce qu’ils veulent, essayent et repartent. Ça n’a pas la même saveur. »

Morjane tient la boutique Bonne Gueule de Bordeaux, ouverte en avril 2017.

Et forcément, si un tel cadre de vie attire les Parisiens, les boutiques ne font que suivre leur clientèle. Mathieu est l’un des six cofondateurs de La Garçonnière, une boutique de « lifestyle masculin » dont l’exportation s’est faite à Bordeaux depuis quelques jours seulement. « On a ouvert une boutique à Bordeaux essentiellement selon des critères de business. On a notamment remarqué que beaucoup de nos concurrents y exportaient leurs produits, ce qui n’est pas anodin », commence le jeune homme. « À Paris, on a aussi une clientèle bordelaise qui nous a beaucoup sollicités pour qu’on s’installe ici. Idem du côté de la clientèle parisienne de Bordeaux, qui nous connaissait déjà. »

Même son de cloche du côté du fleuriste Sébastien Sézac, à deux pas de l’église Sainte-Croix, qui voit en Bordeaux la capitale débarrassée de ses excès. « Le mode de vie est beaucoup plus humain ici, ça fait bien moins peur que de s’installer à Paris. Dans la capitale, si on n’a pas d’argent, on n’a rien et on ne fait rien. À Bordeaux, j’ai vraiment l’impression que tout est possible », affirme le fleuriste.

Sébastien a quitté la capitale pour proposer son savoir-faire floral aux Bordelais.

 

La mode masculine explose

Mathieu, de La Garçonnière, conçoit surtout Bordeaux comme le nouveau temple de la mode masculine. « Bien sûr qu’on s’est installés à Bordeaux parce qu’on a senti le marché potentiel qu’il y avait derrière. À Paris, mais également en province, le marché de la mode masculine est en évolution constante en termes de chiffre d’affaires et d’intérêt général », s’enthousiasme le Normand. Il a notamment aménagé la boutique pour prévoir à l’étage un espace dédié à un barbier. « Aujourd’hui, l’homme donne beaucoup plus d’intérêt à la manière dont il s’habille et dont il prend soin de soi. »

Mathieu a décidé de s’installer à Bordeaux pour y exporter le concept store La Garçonnière, ouvert vendredi 9 mars.

Mais tous les commerçants ne voient pas forcément d’un bon oeil ce relent parisien de la mode masculine, à deux pas de chez eux. Pierre est responsable de la communication événementielle chez Everyone Speaks, un salon de coiffure pour cheveux et barbe juste en face de La Garçonnière. « De plus en plus de boutiques misent sur la mode et le « lifestyle » masculins. Mais je ne pense pas que ce soit une très bonne chose de parier uniquement là-dessus. La mode féminine est un enjeu également très important », insiste-t-il.

Lui considère Everyone Speaks, qui mise également sur le style de vie masculin, comme un précurseur dans le domaine. « Quand on a lancé le salon il y a trois ans, on était les premiers à vouloir bien s’occuper des hommes, alors qu’ils étaient coiffés n’importe comment jusque-là. Mais au bout d’un moment, que ce soit en mode ou en coiffure, on tourne très vite en rond. Il y a moins de combinaisons possibles qu’avec les femmes. »

Everyone Speaks a agrandi ses locaux pour accueillir un bar associatif et un tatoueur.

 

« À Bordeaux, les commerçants sont un peu sauvages »

Si le mode de vie bordelais, empreint de tranquillité et de « coolitude », attire les jeunes entrepreneurs parisiens, les relations entre commerçants n’en sont pas moins violentes. « On a essayé d’organiser des apéros avec les commerçants pour s’intégrer au réseau mais personne n’est jamais venu, alors qu’on les avait tous invités. C’est pas du tout le même esprit que dans des villes comme Lyon, même à Paris ce n’est pas aussi fermé », déplore Morjane de Bonne Gueule.

Les commerçants bordelais historiques, réputés très fermés, ont du mal à intégrer les nouveaux arrivants, parisiens de surcroît. Même si Jean-René, gérant de la boutique Presqu’île et continents, affirme conseiller ses clients sur d’autres boutiques du quartier. Ses suggestions restent principalement dirigées vers certaines enseignes installées depuis plusieurs dizaines d’années dans le quartier, qu’il connaît par coeur. Pour lui, la seule concurrence accrue concerne la mode féminine, « vingt fois plus présente que les magasins pour hommes ».

Dans d’autres quartiers bordelais, l’intégration des nouvelles boutiques parisiennes reste très compliquée. Pierre, du salon de coiffure Everyone Speaks, regrette surtout le manque de collaboration entre les commerçants du cours d’Alsace-et-Lorraine. « Ce qu’on aime bien, c’est que les gens qui ont le même métier et la même clientèle, comme La Garçonnière, viennent se présenter, ce qui n’a pas été le cas. Déjà qu’ils viennent de Paris, font monter le prix de l’immobilier et essayent de nous prendre nos commerces », fustige le jeune homme. « Après, c’est vrai qu’à Bordeaux, c’est très difficile de se former un réseau professionnel. Mais il faut faire l’effort de travailler ensemble, au moins pour faire vivre le quartier. Il faut surtout arrêter de se tirer dans les pattes. Tous les commerçants, Parisiens comme Bordelais, peuvent avoir leur part du gâteau. »

 

Bastien Munch

Crédits photo : Bastien Munch