Le laborieux positionnement du Labour

Il y a deux semaines, Jeremy Corbyn a prononcé un discours sur les positions du Labour à propos du Brexit. Le leader du parti travailliste apporte une clarification plus qu’une ferme affirmation. L’image d’un parti qui, depuis l’empreinte laissée par Tony Blair, peine à (re)trouver son identité.

« Nous quittons l’Union européenne mais nous ne quittons pas l’Europe, particulièrement les partenaires économiques avec qui nous avons des intérêts. Nous resterons proches de l’Union européenne, c’est une évidence ».

Ce 26 février 2018, seul sur son perchoir à Coventry, Jeremy Corbyn clarifie légèrement ses positions à propos du Brexit, voté dix mois auparavant. S’il respecte les électeurs en faveur d’une sortie de l’Union européenne et assure ne pas revenir sur cette décision, il prévient garder et privilégier les relations de la Grande-Bretagne avec l’Europe. Corbyn prend ses habits de tacticien politique pour ne froisser personne.

Pour Eric Lambert, correspondant au Royaume-Uni pour Le Monde, il faut lire ces déclarations comme suit : « Politiquement, cela lui permet d’être le leader du parti d’un Brexit plus « doux » que celui de Theresa May, tout en respectant le résultat du référendum ». Jeremy Corbyn le sait. Il fédère au sein du Labour des sensibilités extrêmement diverses. Particulièrement sur la question du Brexit.

Cette apparente ambiguïté a été mise au grand jour par un sondage, publié en décembre dernier par YouGov. Celui-ci révélait que 32 % des électeurs pro-UE pensait que le Labour était contre le Brexit. 31 % de ceux ayant voté pour un retrait pensait exactement l’inverse. Le tiers restant était sans opinion. Résultat ? « Chacun projette ce qu’il souhaite à propos de ce parti » observe Florence Faucher, professeure de sciences politiques à Sciences Po et auteure de l’ouvrage « L’expérience New Labour ».

« Imaginons un électeur A qui souhaite une sortie de la Grande-Bretagne et qui pense que Corbyn y est favorable, un électeur B contre cette sortie et qui pense que Corbyn est contre et un troisième, C, pour lequel cela n’a pas d’importance. Finalement, tout le monde y trouve son compte. L’ambiguïté est totale » Florence Faucher

Jeremy Corbyn maintient-il cette ambiguïté à dessein ou bien n’a t-il pas d’autres choix ? Les éditorialistes politiques britanniques ont tous une opinion différente sur la question. « Ce discours sert à marquer une distance avec Tony Blair mais demeure ambigu. Il sert surtout une stratégie, celle de combattre les conservateurs plutôt que d’établir un cap. Si l’agilité est plus importante que la certitude, je reste convaincue de ses liens avec les socialismes européens et de son envie de combattre ce fascisme rampant » estime Zoé Williams, éditorialiste politique au Guardian.

Le « New Labour » n’est pas le Labour

Élu à la tête du parti travailliste le 12 septembre 2015, un peu par surprise et sur un programme axé sur les questions sociales, Jeremy Corbyn cherche à unifier un parti qui s’est fracturé après le « New Labour », théorisé par Tony Blair en 1994. A l’époque, Tony Blair sait qu’il ne peut pas s’imposer à la tête du gouvernement en se cantonnant uniquement au vote des classes populaires. Sa stratégie rompt avec celle habituellement employée jusqu’aux années 80. Il s’est assuré le vote des classes moyennes en proposant un programme plus libéral qu’à l’accoutumée.

Pour Inderjeet Parmar, professeur de sciences politiques à l’université de Londres et spécialiste du Labour, la victoire de Corbyn en 2015 s’explique par «  un programme courageux capable d’absorber plusieurs questions sociales et de rebalancer ces bénéfices auprès des travailleurs et non des grandes entreprises ». Chose que ne pouvait faire un Ed Miliband « trop timide, étranglé par les années de Tony Blair et son influence sur le parti ». « Il s’est présenté en porteur de la voix de la gauche du parti. Il a été élu grâce à une forte mobilisation et un rejet de la phase New Labour et ses politiques d’austérité » conclut Florence Faucher.

Et ces sujets trouvent encore un bel écho auprès d’une certaine frange de l’électorat travailliste. Aux dernières élections législatives du 8 juin 2017, Jeremy Corbyn et son Labour ont surpris une nouvelle fois les sondeurs. Le parti a récolté 262 députés sur les 650 que compte la Chambre des Communes et progresse de 30 sièges. Favoris au début de la campagne, les Tories perdent la majorité et sont obligés de s’allier avec le parti unioniste démocrate pour se maintenir au pouvoir. Le désaveu est cinglant.

Ses résultats n’expriment cependant pas une réelle tendance et sont à prendre avec des pincettes.

« Corbyn ne sera pas capable de fédérer les gauches tel que l’a fait Tony Blair. S’il veut l’emporter lors des prochaines élections, il lui faudra réunir sur une ligne plus large. Sa victoire est loin d’être assurée » Florence Faucher

« Beaucoup de choses peuvent encore arriver »

Une ligne plus large, comme autant de sensibilités que compte le Labour. Car tout le monde ne se reconnaît pas dans un parti, de nouveau très à gauche. Les prochaines élections sont programmées pour 2022, mais déjà, en coulisse, les travaillistes cherchent de nouvelles « étoiles montantes ».

Elles s’appellent Angela Rayner ou encore Rebecca Long-Bailey. Elles ont moins de 40 ans, sont membres du cabinet fantôme et incarnent la nouvelle génération du Labour. Proches de la « soft left », elles ont une belle côte de sympathie de la part des pro-Corbyn comme des Pro-Blair. Elles profitent aussi du fait que « la popularité de Corbyn est au moins autant due à l’impopularité de Theresa May qu’elle l’est à sa popularité personnelle » comme le rappelle Florence Faucher.

Comme l’estime The Independant, ces « étoiles montantes » ressemblent à des « étoiles filantes ». Inderjeet Parmar et Florence Foucher partagent cette conclusion. « Elle n’a pas d’idées novatrices outre celles du New Labour, qui est une pale copie du conservatisme. Elle n’a pas d’avenir à long terme, à moins qu’un énorme scandale face tomber Corbyn » tacle le premier. Emily Thornberry est, selon lui, celle qui mérite le plus ces honneurs.

2022 est encore loin. « D’autres étoiles montantes devraient apparaître et inquiéter Jeremy Corbyn. Beaucoup de choses peuvent encore arriver » conclut-il.

Théophile Larcher