Alliances et turbulences

Angela Merkel et l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU) ont enfin trouvé un accord de coalition avec les sociaux-démocrates (SPD), cinq mois après des élections fédérales mouvementées en 2017. Thomas Wieder, correspondant en Allemagne pour Le Monde, revient pour nous sur ce chamboulement politique et la montée de l’extrême-droite.  

Thomas Wieder, journaliste et correspondant en Allemagne pour le Monde. (Capture d’écran YouTube de la vidéo de Public Sénat)

Imprimatur : Angela Merkel  sort fragilisée des élections législatives de 2017. Elle a subi une défaite dans son Land d’origine. Les négociations pour obtenir la majorité au Bundestag ont été complexes. Comment évaluez-vous la position de la chancelière ? 

Thomas Wieder : En fait, cette fragilisation est liée à deux facteurs : le premier, évident, c’est une forme d’usure du pouvoir. Elle est là depuis 12 ans. Si elle va au bout de son mandat, ça fera 16 ans. Dans l’histoire de la République fédérale, depuis 1949, elle commence à atteindre le record. Il y a eu Helmut Kohl qui a fait 16 ans et aussi, Konrad Adenauer, 14 ans. Le deuxième facteur est lié à la politique qu’elle a mené. Au fil des années, Angela Merkel a pris un certain nombre de décisions qui ont heurté sa base électorale. Cela a commencé en 2010 avec la suppression du service militaire. Puis cela a continué avec la décision de sortir du nucléaire en 2011 après la catastrophe de Fukushima. Enfin, sa décision d’accueillir 1 million de réfugiés en 2015 a beaucoup contrarié la droite conservatrice allemande. Donc, elle se retrouve aujourd’hui dans une situation où elle est usée, et en même temps, il y a beaucoup de frustration et de colère.

Depuis le 4 mars, les sociaux-démocrates (SPD) ont accepté le contrat de coalition proposé par le CDU (Union chrétienne-démocrate d’Allemagne), le parti d’Angela Merkel. Une coalition qui coûte chère à son parti avec des ministères clés distribués au SPD, et une coalition contre-nature en terme d’idées. Quels vont être les chantiers principaux pour le gouvernement Merkel IV ?

Tout d’abord, cela ne va pas être un chantier de réforme, même s’il y a un certain nombre de mesures qui sont annoncées dans le contrat de coalition. Le vrai chantier va être de préparer sa succession surtout. Le dernier mandat d’Helmut Kohl a été considéré comme crépusculaire. Il y a eu des histoires d’affaires d’argent, au bout de seize années, la droite conservatrice a été chassée du pouvoir et c’est Gerard Schröder qui a été élu chancelier. L’enjeu est que son dernier mandat ne débauche pas sur une défaite de son camp. Mais qu’il permette à quelqu’un de sa famille politique de lui succéder.

Une autre question se pose. Compte tenu de l’état de l’Europe (Brexit, populisme, relation chaotique avec les USA), est-ce qu’elle aura assez de volonté pour sauver l’Europe ? Deux possibilités : soit elle aura la liberté d’initiative via son dernier mandat, soit elle sera trop fragilisée et en sera incapable.

Martin Schulz était censé être l’incarnation de l’opposition, de la gauche. Il était, même à une époque favori pour prendre la place de chancelier. Où en est-il et où en est la gauche ? 

Martin Schulz n’en est nulle part. Il a démissionné du SPD. Il n’est plus rien aujourd’hui. Je pense que c’est fini pour lui. Et la gauche, via Die Linke et Grünen, ils existent au Parlement, mais sont trop peu, c’est compliqué pour eux. Numériquement, la vraie force d’opposition, c’est l’Afd.

 L’Afd (Alternative pour l’Allemagne) n’a cessé de progresser depuis sa première élection en 2013. Cela s’est concrétisé pour les élections fédérales de 2017, puisque pour la première fois, le parti d’extrême-droite a fait son entrée au Parlement. Comment les citoyens voient-ils l’arrivée de l’extrême droite ?

C’est assez ambivalent. Finalement, l’entrée de l’Afd au Bundestag est le signe d’une forme de normalisation de l’Allemagne par rapport à l’Europe. Elle avait résisté jusque-là du fait de son histoire. Il y a des gens qui sont opposés à l’extrême droite, eux sont évidemment attristés et choqués. Mais d’un autre côté, ils considèrent que c’est bien que l’Afd soit au Bundestag, que cette opposition soit à l’intérieur plutôt qu’à l’extérieur. L’Afd va devoir faire ses preuves, participer au jeu parlementaire habituel, plutôt que de protester sur les réseaux sociaux ou dans les médias.

Moment historique. Première intervention d’un député AfD au Bundestag, le 24 octobre, jour de la séance inaugurale de la nouvelle assemblée, un mois après les élections.  À 4min40, il s’exprime en disant que « le peuple a décidé et une nouvelle ère commence ».

Est-ce aussi l’échec de la politique d’Angela Merkel finalement ? 

Oui, et c’est ce qui lui est beaucoup reproché dans son propre camp. On considère en gros, qu’un million d’électeurs qui avaient voté pour le CDU en 2013, ont voté l’Afd en 2017. Même si on se rend compte que c’est plus compliqué que ça. Il y a quand même cette idée que Merkel a fait une politique trop à gauche, donc ils ont décidé de voter Afd.

Six mois après sa création en 2013, l’Afd a failli créer la surprise en rentrant directement au Bundestag. D’où est venue l’idée de ce parti et sur quelle base ?  

Il y a deux périodes dans l’histoire de l’Afd. Premier temps : en 2013, l’Afd a été fondée par des professeurs d’économie venant de l’Ouest de l’Allemagne, l’Allemagne riche. Pendant le crise de la dette de la zone Euro, ils souhaitaient sortir de cette zone. Ils voulaient que l’Allemagne arrête de payer pour les autres, notamment la Grèce qui était l’exemple le plus marquant à cette époque.

Deuxième temps : en 2015, au moment de la crise des migrants. Il y a eu une deuxième Afd où la principale occupation était l’immigration. Point commun des deux : critique de l’Europe, idéologie nationaliste. C’est ce qu’on retrouve avec le Front National ou Lega (parti d’extrême-droite en Italie) ou d’autres partis populistes avec le thème principal : immigration.

Justement, en 2010, lors d’un discours, Angela Merkel avait dit « Multikulti ist absolut gescheitert » (« le multiculturalisme a totalement échoué »), pourtant en 2015, elle accueille un million de réfugiés. Est-ce un argument politique pour l’Afd de la mettre face à ses contradictions ?  

Oui, mais ils en parlent sans citer directement le « multikulti ». L’Afd ressort plutôt le fait qu’Angela Merkel défendait des positions très fermes sur l’immigration il y a une dizaine d’années. Et en 2015, elle accueille un millions de réfugiés. Donc ils disent : « Regardez, elle a trahi son camp, maintenant, c’est nous les héritiers de la droite conservatrice. » C’est une stratégie pour attirer les électeurs du CDU et toutes les personnes frustrées par la politique d’Angela Merkel.

Comment se démarquent-ils par rapport aux autres partis d’extrême droite européen ? 

L’aspect le plus frappant c’est l’accent mis sur l’Islam. Par exemple, sur les affiches alors qu’au FN, vous n’avez pas le mot Islam, il y a « immigration ». La deuxième chose, c’est qu’il y a une personnalisation de la haine contre Merkel, c’est différent du FN. La dernière spécificité, c’est qu’il y a également un phénomène géographique et territorial. L’Afd se veut porte-parole des anciens territoires de l’Allemagne de l’Est, où il est beaucoup plus fort qu’à l’Ouest. Ils jouent sur le fait que 30 ans après la réunification, l’Est est encore un peu oublié par l’Ouest.

Des militants Afd sont venus perturber le discours d’Angela Merkel, ils sifflaient pour la rendre inaudible à son meeting à Quedlinburg (Saxe-Anhalt) durant la campagne. C’est arrivé régulièrement, notamment en Allemagne de l’Est. 

Ont-ils assez d’alliés pour être audibles et réellement espérer prendre le pouvoir ? 

Non pour l’instant, pas du tout. C’est un point commun avec le FN. Malgré de bons scores électoraux, il n’y a aucune alliance entre la droite classique et l’extrême droite. Je ne pense absolument pas que l’Afd puisse prétendre au pouvoir, en tout cas, pas au niveau fédéral. En revanche, ce n’est pas impossible dans les Länder de l’Est de l’Allemagne, car il a fait de très bons scores. Notamment dans la Saxe, autour de Leipzig et de Dresde. Justement, à Saxe, il y a des élections régionales en 2019, c’est tout à fait possible que l’AFD arrive en tête. Après est-ce qu’ils seront en mesure de gouverner ? S’ils arrivent en tête, ça sera avec 30% et ce n’est pas suffisant pour gouverner.

Il y a tout de même un impact au niveau des Länder. On le ressent dans leurs politiques. Dans ces Länder, il y a une droite conservatrice. Par exemple, dans la Saxe, le leader de la CDU adopte un discours qui est très proche de l’Afd, en essayant de se dire qu’en ayant un discours très « anti-réfugiés », ils vont pouvoir siphonner l’Afd et récupérer leurs électeurs, c’est le pari qu’ils font.

Axel Bourcier