Et si … Le Front National se fracturait après les prochaines élections ?

 

Crédité de 25% des intentions de vote pour le 1er tour dans la dernière enquête du CEVIPOF, le Front National pourrait de nouveau échouer aux portes de l’Elysée. Un échec auquel pourrait s’ajouter un score médiocre aux élections législatives de juin prochain.  Alors que 66% (CEVIPOF) des français se disent indécis quant au choix de leur candidat, imprimaturweb a imaginé les conséquences d’une bérézina politique pour le parti lepéniste. 

Le Front National, classé à l’extrême droite de l’échiquier politique français n’a jamais été aussi haut dans les sondages. On promet à sa présidente un second tour contre Emmanuel Macron. Un second tour dans lequel elle perdrait avec 39% des voix. Un échec qui ne perturbe pas Marine Le Pen qui a déjà les yeux rivés sur les législatives, des élections censées confirmer la dynamique de l’élection présidentielle. Elle n’attend pas moins de 40 sièges au Palais Bourbon, les membre les plus optimistes du parti lui en prédisent une centaine.

Quelles pourraient-être les conséquences d’une double défaite aux prochaines échéances électorales ? Marine Le Pen est créditée de deux millions de voix supplémentaires par rapport à son score de 2012. Imaginons, que cela ne suffise pas à atténuer le goût amer du plafond de verre. Un plafond de verre qui priverait le Front National d’une nouvelle entrée fracassante à l’Assemblée Nationale, comme en 1986 (un score favorisé par la proportionnelle). Moins de 35 députés sur les bancs de l’hémicycle et une défaite avec moins de 40% des voix au second tour de l’élection présidentielle, c’est le scénario catastrophe imaginé par imprimaturweb.

Marine Le Pen joue la « synthèse » entre les lignes du parti, en meeting à Bordeaux le 2 avril 2017
crédits: Delphine-Marion Boulle

L’heure des remises en questions

Difficile d’imaginer un parti perdre sans jamais se remettre en question. Même si le Front National est un parti peu habitué aux discussions et aux compromis, une défaite qu’elle soit cinglante  ou minime rouvrirait l’éternel débat du « plafond de verre ». C’est en tout cas l’avis de François Bazin, journaliste politique et éditorialiste pour le magazine « Challenges » : « une défaite dans une équation aussi favorable les amènera à se demander si la ligne suivie était  la bonne ». Pour le journaliste, le contexte post-présidentiel peut réveiller les conflits de lignes mais aussi les ambitions déjà présentes en interne.

Un réveil qui dépendra de deux facteurs, l’ampleur de la défaite, autant dire qu’avec moins de 35, voire moins de 30 députés, le paquebot pourrait sérieusement tanguer. Second facteur, la capacité de Marine Le Pen à maintenir le cap. « Au congrès ce sont les adhérents qui vont voter mais on peut très bien imaginer que Marine Le Pen mette en place des stratégies pour faire en sorte de limiter la casse » explique Dominique Albertini, co-auteur de l’« Histoire du Front National » dans lequel il retrace, avec David Doucet, 40 ans d’existence du parti fondé par Jean Marie Le Pen et le groupuscule Ordre Nouveau.

« Le sort des Dauphins c’est parfois de s’échouer »

Des remous il y en aura forcément, d’ailleurs, ils avaient peut-être déjà commencé avant l’élection présidentielle. Mars 2017, deux mois avant l’élection, deux journalistes de LCP ont publié une biographie de Florian Philippot. Le n°2 du Front National est la cible de Gilbert Collard, député RBM du Gard (Rassemblement Bleu Marine, associé au FN), dont les deux journalistes rapportent les propos : « Si Marine ne remporte pas la présidentielle, il va s’en prendre plein la gueule ». Si l’intéressé a aussitôt démenti ses propos, ce n’est pas la première fois que Florian Philippot est critiqué en interne. Le congrès de Lyon, en 2014, l’avait vu arriver 4ème de l’élection du bureau politique. Avec 68% des voix des adhérents, Florian Philippot était arrivé après Marion Maréchal Le Pen (80%), Louis Alliot ou encore Steeve Briois.

 

Le numéro deux pourrait bien servir de bouc émissaire. « Quand on ne peut pas s’en prendre au chef, on va mettre en cause son principal adjoint pour l’affaiblir », explique François Bazin pour qui en cas de grave déroute une offensive anti-Philippot aura bien lieu. Il faut dire que la ligne étatiste, souverainiste, anti-euro et marquée à gauche ne plaît pas à tous au sein du parti. Certains adversaires de Florian Philippot aimeraient qu’il ait moins d’influence et que le Front National s’assume enfin comme un parti de droite.

Progressivement, au cours de la campagne présidentielle, Marine Le Pen a modéré son discours, se prêtant au jeu de la synthèse. « Il y a un infléchissement par exemple sur la question de l’euro, sur les propositions envers les petits patrons, les professions libérales. Elle adopte la ligne Philippot mais pas seulement. Marine Le Pen tente de faire une synthèse» note Dominique Albertini qui préfère parler d’une stratégie «Marine Le Pen» plutôt que d’une «stratégie Philippot». «Ils ont de nombreux points d’accord, il l’a sans doute poussée sur la pente mais aujourd’hui c’est elle qui a bâti sa stratégie»

Pourrait-il servir de fusible pour Marine Le Pen ? Peu probable même si il faut garder en tête cette phrase de Jean Marie Le Pen « Le sort des Dauphins est, parfois, de s’échouer ». 

Redroitisation et scission ? 

Exit Florian Philippot, le camp de Marion Maréchal Le Pen, ce « FN du Sud », pourrait retrouver une place au sein du parti. D’autant plus que parmi les circonscriptions que pourrait gagner facilement le Front National, pas moins d’une dizaine appartient à cette ligne libérale-conservatrice  revendiquant ouvertement son appartenance à la droite. «Il y a des différences de culture qui tiennent à l’implantation Nord/Sud, et ces différences sont structurées par les uns et les autres pour que ça rende légitime les conflits d’ambitions. Mégret-Le Pen ça n’a pas été réglé de façon soft, par la synthèse. « , note François Bazin qui exclut toutefois une scission.

Il faut dire que la séparation entre Brunot Mégret et Jean-Marie Le Pen en 1998-1999 ne s’est pas faite dans la douceur. Le parti souffrira d’une sévère hémorragie de cadres, de jeunes recrues. Pire, la fille ainée, Marie-Caroline, l’héritière promise, quitte avec fracas sa famille pour suivre son mari. Elle ne reparlera plus jamais avec son père. Un souvenir encore tenace même si Marine Le Pen a amnistié les anciens soutiens du « félon ».

Revendiquant en 2016, plus de 85 000 adhérents, plus probablement 52 000 d’après les chercheurs Alexandre Dézé et Nonna Meyer, passé en quatre ans de 191 à 1992 élus, le Front National aurait beaucoup à perdre. « C’est comme un divorce, dès qu’il y a des enfants ça devient beaucoup plus compliqué. Le risque pour un parti comme celui-ci serait de retourner 10 cases en arrière, dans une marginalité où tout le monde y perdrait ». résume l’éditorialiste et journaliste de Challenges.

 

Il y a surtout un problème de taille, Marion Maréchal Le Pen est trop jeune. Elle pourra aisément remplacer sa tante quand celle-ci se retirera de la vie politique… encore faudra-t-il qu’elle poursuive sa carrière pendant une dizaine voire une vingtaine d’années. De l’avis de Dominique Albertini, qui suit également le parti pour le journal Libérationl’hésitation de Marion Maréchal Le Pen quant à sa candidature aux législatives ne serait pas un coup de bluff mais véritablement un coup de fatigue. «Elle est dans la politique depuis ses 22ans. Si elle avait l’intention de partir je ne suis pas certain qu’elle le décide dans le cadre d’un calcul politique. Le retour que j’en ai c’est qu’elle est sincèrement fatiguée ». Et sans Marion Maréchal Le Pen, ses soutiens auront bien du mal à prendre la main, et mobiliser pour faire bouger les lignes en leur faveur. « Ils promettent de faire bouger les lignes depuis des années mais ils sont dispersés, ils ont peur des représailles et sans Marion Maréchal Le Pen ils n’auront plus aucune figure de ralliement », explique Dominique Albertini.

 

Pas de révolution de palais en vue mais des remous et des victimes collatérales dans la bataille pour le pouvoir. Toute la question au moment du XVIe Congrès du Front National, prévu en fin d’année, sera de savoir comment adhérents et sympathisants vivraient la défaite de leur championne. Leur perception influencera leur vote. Pas sûr que Marine Le Pen soit reconduite, comme en 2014, avec 100% des votes, à la présidence du Front National.

Delphine-Marion Boulle