Prison : un vote pour les sans-voix

95% d’abstention : un record pour une catégorie de votants dont on ne parle jamais. Les détenus sont nombreux à conserver leurs droits civiques mais rares sont ceux qui l’exercent. Pourquoi est-ce si difficile pour eux de mettre leur bulletin dans l’urne ? Nous en avons parlé avec Elodie Eichacker, membre de l’association Robin des lois, qui milite pour un « droit de vote effectif » dans les prisons. 

 

Lors de l’élection présidentielle de 2012, seulement 1% des détenus avait exercé leur droit de vote. Comment l’expliquez-vous ? 

C’est simple : c’est trop contraignant. Les démarches sont très compliquées et nombreuses sont celles qui n’aboutissent pas. Pour faire simple, le prisonnier a deux options : demander une permission de sortie ou faire une procuration.

Le problème de la permission, c’est qu’il faut la demander très longtemps à l’avance et le Juge d’Application des peines est souvent peu enclin à l’autoriser. En plus, il y a des critères précis : être condamné à moins de 5 ans de prison ou pour cette durée ou alors avoir exécuté déjà la moitié de sa peine.

La procuration, c’est presque plus difficile. A qui peuvent-ils la donner ? Pas au personnel de la prison qu’ils côtoient tous les jours. Pas à notre association, parce que nous n’en avons pas le droit. Pas à leur famille ou leurs amis, pour ceux qui n’ont pas de visite. Isolé, comment trouver quelqu’un qui accepterait de voter à sa place ?

Et puis, c’est un casse-tête pour savoir où voter. Si un détenu est dans la même prison depuis plus de 6 mois, il vote dans la même commune. Si cela fait moins de 6 mois, il doit se rendre dans sa commune d’origine. Et s’il change de prison au cours de sa détention, il ne peut voter que dans la commune du dernier établissement qu’il a fréquenté pendant plus de 6 mois. Bref, ce système les décourage.

 

Vous vous battez pour installer des urnes dans les prisons. Pourquoi se lancer dans ce bras de fer judiciaire ?

Pour nous, le vote est une des clés de la réinsertion sociale. Il est impensable d’empêcher quelqu’un d’exercer ses droits. La plupart des détenus en France ont été jugés au tribunal correctionnel : ils ont donc gardé leurs droits civiques. Alors est-ce normal qu’aux élections municipales de 2014, seulement 519 détenus ont fait une procuration et seulement 54 d’entre eux ont utilisé une permission de sortie ? Cela veut dire que dans notre pays, on oublie volontairement toute une partie de la société.

 

Votre démarche crée la polémique. Certains craignent le vote de certains éléments extrémistes.

Ceux qui sont radicalisés ou jugés pour des faits très graves ne peuvent de toute façon pas voter, donc pas d’inquiétude ! Qu’on le veuille ou non, les personnes qui ont leurs droits civiques font partie de notre société. Ils ont aussi leur mot à dire.

 

Robin des lois milite depuis plusieurs années pour améliorer les conditions de vie des détenus en France. Beaucoup de difficultés mais aussi des victoires ?

Oui, effectivement. Il y a quelques années, nous avons réussi à baisser le prix de la télé à 8 euros par mois pour les prisonniers. C’était à plus de 40 euros dans certains établissements ! Pourtant, la télévision reste un lien à l’actualité et permet d’être en phase avec le monde. C’est une étape importante de la réinsertion.

Notre plus belle victoire reste celle que l’on vient d’obtenir : l’expérimentation d’un bureau de vote pour les prochaines législatives, dans la maison d’arrêt de Poitiers Vivonne. Notre délégué général, François Korber, a eu un rendez-vous avec le ministre de la Justice. Ce n’est que le début.

 

Aurore Esclauze