Le parquet de Guyane à bout de souffle

Les Guyanais, dont le territoire est paralysé par un mouvement social, réclament notamment des mesures pour lutter contre l’insécurité.Le parquet croule sous les dossiers par jour. Une situation insoutenable pour les magistrats qui militent pour de nouvelles infrastructures.

Depuis 2001, Cayenne attend en vain le nouveau Palais de Justice promis par l’État. Alors l’administration suffoque sous les dossiers qui s’accumulent. « Les magistrats en Guyane sont dépassés, le tribunal engorgé, explique Nicolas Sakala, juriste qui a passé cinq ans dans un cabinet d’avocat à Cayenne. Du lundi au vendredi, de 14 heures à 20 heures, dix à quinze affaires sont traitées en une journée. C’est presque deux fois plus qu’en métropole. » La criminalité est tellement forte que les cours d’assises sont tout le temps pleines. Cayenne a enregistré en 2016 une moyenne de 140 faits de délinquance pour 1 000 habitants.

Beaucoup d’affaires qui devraient être jugés aux assises sont renvoyées en correctionnelle par les magistrats. Les peines sont donc moins lourdes. « J’ai déjà vu un viol sur une fille de sept ans jugé en correctionnelle. Jamais on n’aurait vu ça en métropole. Parfois des dossiers complexes sont traités en deux jours aux assises au lieu d’une semaine. »

Guyane plaque tournante du trafic

En 2016, 371 passeurs de drogues, ont été interceptés par les douanes. Deux fois plus qu’en 2015. Ces mules vont chercher la drogue au Brésil et au Suriname, transitent par la Guyane puis la ramène en Europe. Beaucoup se font prendre aux portiques de sécurité de la douane et sont jugés sur le sol guyanais. « Ils passent avec des centaines de grammes de cocaïne. Ils sont payés entre 2 000 et 7 000 euros. J’ai même connu une affaire où un militaire français a tenté de passer avec 32 kilos de cocaïne, témoigne Nicolas Sakala« . En plus des affaires de trafic de drogue, le département est le plus touché par la violence en France, avec plus de 23 faits de violence pour 1 000 habitants.

Source: Insee

Entre 2014 et 2016, le nombre annuel de vols avec violence est passé de 1 694 à 2 338. L’activité du tribunal de grande instance de Cayenne est comparable à celle d’une très grosse juridiction comme Bobigny, avec 30 000 affaires chaque année. « Les braquages à main armée sont quotidiens, surtout contre les petits commerces de proximité. Ils arrivent à cinq ou six, pas tous le temps cagoulés, avec des fusils à canon scié. J’ai connu plusieurs affaires où des Français de métropole venaient pour ouvrir un petit commerce et six mois après ils étaient braqués, tabassés à coup de crosse. « 

Les syndicats de magistrats locaux de Guyane se sont mobilisés dans le cadre des manifestations en Guyane. Ils réclament une politique pénale en adéquation avec le tissu social et économique en constante expansion et la création d’une cité judiciaire. Nicolas Sakala n’est pas du tout étonné par les mouvements qui agitent actuellement le milieu judiciaire. « Déjà en 2014 des grèves ont éclaté. La violence est énorme et le système judiciaire  est à bout de souffle. C’est normal que ça pète« .

Benoit Donnadieu