« La force des Girondins, c’est le collectif »

À 18h30, Bordeaux affronte le SCO d’Angers en quart de finale de Coupe de France. Favoris, les Bordelais peuvent confirmer leur excellent début d’année. Florent Toniutti* est un passionné de football, des Girondins, mais surtout de tactique. Il analyse pour nous le jeu des Marine et Blanc et son évolution sur la saison.  

Florent Toniutti prend du plaisir à voir jouer les Girondins de Bordeaux depuis décembre.

Il y a deux temps dans la saison des Girondins. Très moyenne jusqu’à décembre, l’équipe s’est ensuite reprise et joue maintenant les premières places du championnat. Comment l’expliquer ?

L’entraineur Jocelyn Gourvennec a changé de tactique. Bordeaux a débuté l’année en 4-4-2. L’une des conditions pour que ce schéma de jeu fonctionne est de ressortir proprement le ballon de derrière, notamment grâce aux défenseurs centraux. Or, sur les premiers matchs de l’année, Bordeaux était incapable de le faire. L’espace entre les premiers relanceurs et les attaquants étaient beaucoup trop important. Parfois, il y avait près de 30 mètres, et la transition ne se faisait pas.

Ce schéma de jeu était le système préférentiel de Jocelyn Gourvennec lors de son passage à Guingamp. Pourquoi n’a-t-il pas fonctionné avec Bordeaux?

Les défenseurs centraux Nicolas Pallois ou Igor Lewzuck ne sont pas d’excellents relanceurs. Ils sont capables de fulgurances, mais c’est trop aléatoire. Si le ballon est récupéré, puis perdu dans la foulée, sur une mauvaise passe ou un dégagement, cela ne sert à rien. En plus, l’équipe a commencé le championnat avec deux milieux de terrain Jaroslav Plasil ou Valentin Vada, associé à Jérémy Toulalan. Ils devaient se projeter vers l’avant. Un joueur comme Toulalan multipliait les très longues courses, mais il n’est pas efficace dans ce registre. Le coach en a tiré les enseignements et a modifié son système de jeu pour mieux l’adapter à l’équipe. Il est alors passé d’un 4-4-2 à un 4-5-1, voire 4-3-3.

Qu’est-ce cela change concrètement sur le terrain ?

Le calcul de Gourvennec est simple. Ses joueurs ont du mal à repartir de derrière, donc il faut récupérer la balle plus haut sur le terrain. Ensuite, on a la possibilité de « toucher » les joueurs offensifs plus rapidement. Eux sont à l’aise avec le ballon, ils sont plus enclins à le conserver et mieux l’utiliser. Cet hiver, Bordeaux a fait un recrutement juste. Avec le changement tactique, l’arrivée d’un milieu de terrain était nécessaire. Younousse Sankharé a apporté de la densité et une dimension physique. Jérémy Toulalan, placé juste devant la défense, a retrouvé un poste qui lui convient. Quand elle attaque, l’équipe est davantage équilibrée. Les résultats ont suivi.

A gauche, le 4-4-2 utilisé pendant la première moitié de saison. A droite, le 4-3-3 qui a permis aux Girondins de Bordeaux de remonter au classement.

Finalement, le départ de Grégory Sertic pour l’Olympique de Marseille n’a pas eu l’impact attendu…

Non, et c’est logique. C’était un bon joueur de complément mais pas un joueur important de l’équipe. Cette saison, la véritable force des Girondins, c’est le collectif. Personne n’est réellement au-dessus du lot. Certains comme Kamano et Laborde se révèlent, et on en attendra beaucoup l’an prochain. Le brésilien Malcom est le plus talentueux, mais il n’a pas encore atteint son meilleur niveau. A ce jour, aucun titulaire ne me parait être indispensable. C’est un atout, mais parfois un problème. Ainsi quand l’équipe tourne moins bien, comme en début de saison, personne ne peut masquer les faiblesses.

Bordeaux  a perdu quatre matchs depuis la reprise à Nice, à Monaco et deux fois contre le Paris Saint-Germain, c’est-à-dire les trois premiers du classement. Pourquoi pèche-t-il contre les tout meilleurs?

Contre Nice, dimanche dernier, il ne manquait vraiment pas grand-chose. Avec le nombre d’occasions que les Girondins se sont procurées, ils auraient dû l’emporter. En revanche, Paris était largement au-dessus. Ils ont gagné  deux fois au Matmut-Atlantique sans forcer. Les Parisiens ont simplement sanctionné les erreurs bordelaises. A Monaco, les joueurs ont presque réussi leur coup. Ils ont joué bas, malheureusement ils n’ont pas su bien attaquer, avec des imperfections au moment de contrer le leader de la Ligue 1.Pour gagner ces rencontres, Bordeaux manque encore de qualité technique, d’intelligence et surtout d’expérience. Par rapport à Paris et Monaco, l’écart sera encore grand pendant plus plusieurs années.

L’entraineur adjoint d’Angers, Serge Le Dizet, a récemment déclaré « Gourvennec n’a pas encore tiré tout le potentiel de son groupe ». Etes-vous d’accord avec lui ?

Il a raison. Jocelyn Gourvennec fait le boulot, on constate une réelle progression au sein du groupe. Il y a 2 ans, l’équipe alors entraînée par Willy Sagnol avait fini 6ème, mais l’impression n’était pas la même. Ce que j’apprécie avec lui, c’est qu’il n’y pas de passe-droit, il n’est pas dépendant des statuts. Un joueur comme Ménez est logiquement mis sur le banc au vu de ses performances. Quand on compare le trio d’attaquants titularisé en ce moment (Malcom, Gaétan Laborde et François Kamano) et celui sur le banc (Jérémy Ménez, Diego Rolan et Adam Ounas), on constate que Gourvennec favorise l’intelligence de jeu, plutôt que la qualité intrinsèque du joueur. On peut prendre l’exemple du poste d’avant-centre et la concurrence entre Diego Rolan et Gaétan Laborde. L’Uruguayen est plus fin techniquement, un meilleur dribbleur, mais il peut être frustrant. Il porte trop le ballon, et ne le donne pas dans le bon tempo. Au contraire, Laborde semble être plus limité avec le ballon, mais il est plus intelligent dans le jeu, en faisant les choses simples au bon moment. D’après moi, privilégier ce profil de joueurs, c’est le bon choix. Les équipes en forme procèdent comme ça. Nice, qui cartonne depuis deux saisons, organise son recrutement selon ce critère.

Avant le match de ce soir, que pouvez-vous nous dire sur cette équipe d’Angers ?

Le club a connu une première partie de saison difficile, avec un manque de réussite et les blessures de joueurs importants. L’équipe est aussi moins efficace sur coups de pied arrêtés, alors que c’était une de ses grandes forces l’an passé. Tactiquement, Angers joue en 4-5-1. Un peu comme Bordeaux, mais le plan de jeu est différent. Les Angevins pressent moins haut et ont tendance à se replier dans leur camp à la perte du ballon. Ils ont moins d’ambition, et aussi moins de qualité que les Bordelais. Un match sérieux, en étant attentif, et normalement les Girondins devraient se qualifier.

*Ancien intervenant dans l’émission Data Room (Canal +), le jeune homme de 27 ans décrypte les matches de football sur son blog chroniquestactiques.fr et participe régulièrement aux émissions Vu du banc, diffusés sur le web.

Propos recueillis par Bastien Coquelle. Quiz réalisé par Ulysse Cailloux.