« Toute la rue vient frapper à ma porte »

Depuis cinquante-trois ans, Paquito habite Saint-Michel. Figure de la solidarité locale, il y a vécu ses plus beaux moments. Les plus durs aussi. Rencontre.

C’est d’abord son sourire qui vous marque. Sage et espiègle, il lui tord la bouche, dévoile quelques dents manquantes et fait pétiller ses yeux noisette. Ce n’est qu’ensuite que vous vous attardez sur ce visage ciselé, comme taillé à la serpe, et ses mains blessées aux phalanges manquantes. A cinquante-trois ans, Paquito en parait soixante – sauf quand il rit, bien sûr. François est une figure du coin. D’ailleurs, dans ce troquet de Saint-Michel, il claque des bises à tout bout de champ, à la patronne comme aux clients. En même temps, chaque fois qu’on le croise, c’est d’eux dont ils parlent : ses copains d’ici et d’ailleurs, les gens de la rue, ses voisins du quartier. Même là, quand il s’agit de raconter sa vie, il précise « je vais faire vite, sinon ça va durer l’après-midi ».

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Squatter pour mieux aider

L’histoire de Paquito s’ancre dans celle de Saint Michel – il a passé toute sa vie. Et réciproquement : il fait partie de l’histoire du quartier. En 2001, il fonde l’association Les p’tits gratteurs. « On jouait aux foots avec les gamins, on les amenait au surf ». L’association, qui se pose place André Meunier, veut créer du lien.  Avec une subvention municipale d’une centaine d’euros, François et quelques autres organisent « un petit chocolat chaud », pour les parents à la sortie de l’école. Les gens proposent leur aide, ça s’organise. Ils décident d’organiser un festival, des sorties. L’association demande la construction d’une cabane pour matérialiser sa présence dans le parc. Peine perdue. « Un jour, la femme de Alain Juppé vient voir l’une de nos expositions » explique Paquito. « Elle a été enchantée et est revenue, avec son mari ». Soudainement, la situation se débloque. Quinze ans après, même si elle a été déplacée et risque de l’être à nouveau, la cabane est toujours là.

« Beaucoup de personnes qui participaient à la cabane étaient à la rue », enchaîne-t-il. C’est là que, pour la première fois, il initie un squat à Bordeaux. Il ouvre un garage abandonné et permet, pendant huit mois, aux sans-abris du coin de trouver un abri. L’expérience se renouvelle avec le Shaïra, un squat alternatif bordelais, puis avec « L’école est finie » pas loin de la Rock School Barbey. Avant l’expulsion, il faisait le lien entre tout ces mondes : les punks à chiens et les réfugiés politiques, les étudiants et les journalistes, les associatifs et les politiques. Ce rôle, il l’a aussi dans le quartier : toujours membres des p’tits gratteurs, il fait partie du collectif Librealidée et donne la main au Marché des Douves. Même son appart prendre l’allure d’un squat.  Avec son grand fils – Anthony, dix-neuf ans – ils occupent un appart sous les toits. « J’héberge du monde en permanenceToute la rue vient frapper à ma porte ».

Combat
La rue, d’ailleurs, Paquito la connait. Ou plutôt les rues. Déjà, enfant, il joue au foot dans celle de Saint-Mich, au pied de la cité Saint-Jean. « Une belle vie de gamin », raconte-t-il, entre Bordeaux et Santoña, d’ou venait son grand-père. Avec « tous les branleurs des quartiers alentour », ils se rejoignent à la salle de jeu du coin. Ils piquent des mobylettes, fument quelques splifs. « Rien de vraiment grave ». Mais les conneries de gamins deviennent problèmes de grands. « J’ai eu le parcours d’un toxico. Arrêter, recommencer, jusqu’à ce que tu te rendes compte que tu ne peux rien faire » explique-t-il sans honte mais sans fierté non plus. A Bordeaux, il ne s’en sort pas, reste dans un cercle vicieux. Il part à la campagne, combat la dépendance. Il revient, on lui propose un shoot. Il replonge.

« En Espagne, la même chose. On était une génération sacrifiée. »

C’est une rencontre qui le pousse à aller de l’avant. Il croise un ancien camarade de défonce qui lui s’en est sorti. C’est le déclic : Paquito reprend contact avec son père et décide de partir dans un centre de réinsertion. Là-bas, il n’est plus seul. On l’aide dans sa lutte. En trois mois, il est sevré. Un miracle ? « Il n’y a que Dieu qui brise les chaines », explique Paquito. « Mais c’est le travail qui demeure la vraie thérapie ». Dans sa retraite, Paquito rencontre autre chose que la foi.  « Il y avait de la solidarité. Quand on parlait, on parlait d’une seule voix », confie-t-il. Il sourit, presque nostalgique. Une solidarité telle, que Paquito y reste quatre ans. « On était des ex-malades qui aidaient les malades ». Lui qui devait tout à son ombre – cette personne qui l’avait accompagné dans son sevrage – en devient une. Il aide et reprend des forces avant d’enfin partir.

Road-trips
La suite ? Une épopée moderne. Il vagabonde un peu, travaille beaucoup sans jamais se fixer. Existence agréable mais néanmoins solitaire… Dans les milieux qu’il fréquente, fumer et boire sont au cœur de la sociabilité. Sauf que Paquito ne fume plus, ne boit plus. « Pour intégrer le monde, c’était compliqué pour moi », confie-t-il. Au bout de quelques mois, il rejoint « Galette », un copain d’enfance, à Toulon. Ils font les vendanges ensemble. François a une offre pour un boulot stable. Il refuse, part avec son pote. La Grèce, d’abord, à ramasser des olives et à prendre le soleil. Ils prennent le bateau, marchent beaucoup. Ils rejoignent Israël, cherchent à travailler dans un Kiboutz. « La culture, c’était l’Europe. On est pas resté longtemps ». Du coup, le voyage reprend. Direction l’Egypte. Ils restent plusieurs mois à la frontière, discutent, rencontrent, font la fête aussi. Ils finissent par partir pour le Caire. C’est là que Paquito et son pote se quittent. François continue seul. Il rencontre une autre culture, une manière différente de voir les choses. Il tombe malade et doit rentrer en France. Un choc culturel. « C’était froid. Les gens ne parlaient pas, n’échangeaient pas ». Alors depuis, c’est contre ce froid-là qu’il se bat.

Clément Pouré