Esclavage domestique : fuir le huis clos

J’arrive devant un bâtiment aux pierres jaunies, terriblement banal à Bordeaux. C’est le but. Il doit se fondre dans le décor. Rien n’indique que chaque jour, des hommes et des femmes, victimes de traite des êtres humains s’y rendent. Le nom de l’association, Ruelle, ne figure nulle part. C’est Caroline*, éducatrice spécialisée, qui m’accueille. Elle m’annonce tout de suite la nouvelle. Je ne pourrai pas rencontrer Aline*, victime d’esclavage domestique. 

photo ruelle
En 2014, le Ministère de l’Intérieur a recensé 483 infractions concernant la traite en France. Une seule a été enregistrée pour réduction en esclavage. Mais les victimes ne portent pas toutes plainte. Et l’identification même des victimes est un obstacle majeur pour comprendre le phénomène – Ruelle

Rendez-vous manqué. Aline n’est pas venue à l’association Ruelle (Relais Urbain d’Échanges et de Lutte contre l’Exploitation) cet après-midi. Elle ne pourra pas me dire qu’elle a travaillé pendant deux ans et demi pour un couple de « compatriotes » qui la payait 28 centimes de l’heure.  Elle ne m’expliquera pas qu’au départ, ce couple lui avait promis 50 euros par mois et surtout, des soins en France pour l’une de ses filles, souffrant d’une maladie génétique. Elle ne pourra pas m’affirmer qu’elle a été victime d’un esclavage moderne, de l’esclavage domestique et qu’elle n’est pas la seule. A Bordeaux, entre 2012 et 2015, l’association a accompagné sept personnes qui en ont été victimes.

« Cela arrive que les victimes ne se présentent pas, ne se présentent plus », confie Caroline. Elles passeront le pas de la porte aujourd’hui ou peut-être un autre jour ou peut-être pas du tout. Elles hésitent. Par peur surtout.

Peur des représailles. Si les victimes entreprennent des démarches pour fuir, que l’exploitant s’en rend compte et qu’elles n’ont d’autre choix le soir, que de retourner chez celui qui les exploite ; elles s’exposent à des menaces plus pressantes. Elles ne savent pas que l’association peut les aider à quitter ce foyer qui n’en est pas vraiment un. Elles ont même la possibilité d’être hébergées dans une autre ville, par sécurité mais aussi pour rompre le lien avec tout ce qui leur rappelle qu’elles ont été esclaves. Elles ont été esclaves dans un huis clos aisé ou plus modeste. Et souvent, c’est un compatriote en situation régulière, qui devient l’exploitant.

Peur parce qu’elles sont vulnérables et qu’elles ont perdu toute estime d’elles-mêmes. La violence est psychologique : l’emprise, la soumission. Elle est verbale aussi : l’humiliation. Parfois, elle devient même physique. « L’auteur des faits n’est pas forcément violent au départ mais ça monte crescendo à partir du moment où on réalise que la personne devient son objet, qu’elle finit par accepter tout ce qu’on lui demande », explique Caroline.

« Pas de réelle préoccupation de l’État »

Aline ne me racontera pas non plus à quel point elle se sentait isolée. Comme toutes les autres victimes. Surtout lorsqu’elles sont d’origine étrangère, et c’est son cas. La famille est loin. La sienne est en Afrique de l’Ouest. Elle peut parfois téléphoner à ses proches mais pas sans la présence de quelqu’un. Elle est seule car incomprise par des parents qui répètent qu’il faut endurer. Isolée parce qu’elle ne peut communiquer dans une langue qu’elle ne maîtrise pas.

Elle ne dira pas combien il est important que chacun prête attention aux signes pour repérer ces situations. Elle ne parlera pas des voisins qui signalent des cas d’esclavage domestique. Des voisins qui remarquent qu’une jeune fille fait tout le temps le ménage, qu’elle ne sort jamais hormis pour accompagner les enfants à l’école. Des voisins qui remarquent une femme qui nettoie une terrasse même en plein hiver, et tant d’autres anomalies encore.

Aline ne pourra pas me confier qu’elle a réussi à s’en sortir. Elle est venue à l’association régulièrement, surtout les trois premiers mois après avoir quitté le foyer où elle était esclave. La confiance s’est instaurée avec l’équipe qui l’accompagnait. Elle a entrepris beaucoup de démarches administratives. Elle a décidé de porter plainte. Toutes ne le font pas.

Pour Aline, cela a fonctionné. Les exploitants ont été condamnés par le Conseil des prud’hommes à verser des dommages et intérêts, et par le tribunal correctionnel à deux ans de prison avec sursis pour traite des êtres humains. Mais les plaintes, les jugements n’aboutissent pas toujours. Les preuves sont difficiles à trouver. C’est donc le témoignage de la victime face à celui de l’accusé. « Il y a des améliorations au niveau judiciaire, comme la loi de 2013 qui a introduit la réduction en esclavage dans le Code pénal. Mais il n’y a pas de coordination nationale, pas de réelle préoccupation politique ou budgétaire de l’État quant à cette forme d’exploitation. Je trouve qu’à Bordeaux, on est plutôt dans de bonnes dispositions. Le tribunal se saisit bien de cette question », relativise Caroline.

Aline n’évoquera pas le CDI qu’elle a décroché. Ou son souhait de faire venir ses deux filles en France. Mais elle pourra en faire part au sein de l’association. Les ateliers collectifs sont aussi là pour cela. Celles qui s’en sont sorties parlent aux autres. Elles veulent faire comprendre que ce qu’elles ont vécu est inadmissible et surtout, illégal. Caroline conclut : « Ce sont elles qui ont le message le plus clair à porter ».

* Les prénoms ont été changés.

                                                                                                                                                                                                                    Aurore Richard