Loi travail : comment les lycéens se mobilisent grâce à internet

Dans les manifestations contre la loi El Khomri, ce ne sont pas les salariés qui sont en première ligne, mais les lycéens. Une mobilisation qui a pris de l’ampleur grâce à Youtube et aux réseaux sociaux.

« Arrêtes tes Khomri », « El Khomri et nous on pleure »… Jeudi 17 mars, 3 000 lycéens sont rassemblés place de la Victoire pour dire « non » à la loi travail. Ils ont entre 15 et 18 ans, mais se projettent déjà dans le monde professionnel. Cette revendication est révélatrice d’une jeunesse de plus en plus anxieuse quant à son futur. « J’étais aussi à la manif de jeudi 17, et je ferai les suivantes. Je ne veux pas travailler dans des conditions de merde », lance Delphine, en classe de terminale L, au lendemain de la mobilisation. Elle balaie l’argument selon lequel les lycéens s’agitent pour manquer des cours. « Mon lycée est bloqué, j’aurais tout simplement pu rentrer chez moi. Mais non, je suis là parce que ça m’intéresse vraiment », assure la petite blonde d’un air déterminé. Si la prise de conscience est réelle, c’est que quelques citoyens ont pris les choses en main. A coups de tutoriels sur Youtube, ils expliquent comment le droit du travail a été restreint, comment faire la grève ou encore le contenu de la loi travail. « Ce sujet peut paraître chiant et technique, pourtant à des degrés divers, on est tous concernés », commence le youtubeur Stagirite.

Une armada de youtubeurs s’est emparée du mouvement, et tente de fédérer autour du hashtag « #OnVautMieuxQueça ». Car après les explications, place aux témoignages. « Raconte-nous la fois où t’as culpabilisé d’être malade, la fois où tu t’es retrouvé tout seul pour faire le travail de trois personnes, la fois où tu t’es dit qu’il y avait plus à plaindre que toi…. Et que tu t’es laissé faire », enchainent les vidéastes. Ces prises de parole prennent de l’ampleur sur tous les réseaux sociaux, et alimentent la revendication.

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« Sur le net, tout part très vite, témoigne Vincent, 22 ans, tu lances un événement et tout d’un coup il y a 6 000 personnes intéressées ». Du coup les lycéens et étudiants s’affranchissent des syndicats nationaux, qui appellent à manifester le 31 mars, pour organiser leur propre protestation. « D’habitude, les jeunes sont réticents à aller voir les syndicats ou à militer. Mais là, ils viennent au réunions, ça les intéresse », raconte le jeune homme, qui a organisé un rendez-vous au cinéma l’Utopia début mars pour structurer le mouvement. « Il y avait 150 personnes, dont pas mal de lycéens », raconte le jeune homme en recherche d’emploi.

« Le mouvement est parti très rapidement de la jeunesse, ce n’était pas du tout prévu ! », se réjouit Lucille, présidente du syndicat lycéen Fidl à Bordeaux. « Les lycéens se conscientisent énormément. Il y a une précarisation globale des jeunes, et là c’est le ras-le-bol », analyse-t-elle tout en tendant des tracts autour d’elle. Il est 13 heures et la foule ne cesse de grandir ce jeudi 17 mars. La place de la Victoire est baignée de soleil, mais il règne une ambiance de soirée. Les ados sautillent sur un électro entêtant. De temps en temps, la musique s’arrête et un organisateur prend le mégaphone : « On est là pour danser ou pour manifester ? », crie-t-il. « POUR MANIFESTER ! », répond la foule en chœur. Pour la plupart d’entre eux, c’est leur première manifestation. « Quand ils sont en seconde, on leur dit qu’ils peuvent bosser dans deux ans, forcément ça les touche », explique Camille, un des organisateurs de la manifestation. « Certains ont déjà eu des jobs d’été, ils connaissent le monde du travail. Et les jeunes sont les premiers à connaitre la précarité », ajoute l’étudiant en droit.

Résultat, ils sont nombreux à s’intéresser au projet de loi. « Il y a une grosse demande de vulgarisation, assure Camille, certains jeunes viennent me voir pour que je leur explique certains points ».  Il a donc inclus dans son événement Facebook un bref résumé du projet de loi, et des liens vers des vidéos explicatives et le site loitravail.lol, qui détaille la loi El Khomri. Pendant les manifestations, les militants n’hésitent pas à aller voir les jeunes pour leur demander s’ils ont bien compris le contenu du projet de loi. « Donc dire qu’on bloque sans savoir pourquoi, c’est une critique facile et infantilisante », proteste Camille. D’après lui, cette volonté de les décrédibiliser révèle la peur du gouvernement : « Tous les grands mouvements sont partis de la jeunesse, on est incontrôlables. Les salariés peuvent se permettre de faire grève seulement quelques jours, ils ont une famille à nourrir. Nous, on a rien à perdre ».

Amélie Petitdemange