Cordouan, jamais sans ses compagnons

On pourrait croire que résider en pleine mer est synonyme de solitude, de paix, de silence.On pourrait croire que l’on m’oublie, que je suis abandonné, que je tombe en ruine. Pas du tout. On ne me délaisse pas, au contraire, je suis très connu dans la région. Vous n’avez qu’à parler de moi aux journalistes, ils vous diront que parfois, ils se lassent de mes histoires. Moi, c’est Cordouan, le seul phare en mer encore habité. On m’appelle aussi le Versailles de la mer ou encore le roi des phares. Une réputation qui me vaut, chaque année, la visite de 25 000 touristes déterminés à escalader mes 301 marches. Et si en ce moment je fais beaucoup parler de moi, c’est que je me présente au patrimoine mondial de l’Unesco en 2018. Et ça,  grâce à des personnes qui se battent chaque jour pour me préserver un peu plus. Ils sont mes compagnons.

Le phare de Cordouan
Le phare de Cordouan, situé à l’embouchure de l’estuaire de la Gironde, est le seul phare en mer encore habité.

Ce ne sont peut-être pas ceux qui me connaissent le mieux, mais en tout cas, ce sont eux qui passent en ce moment le plus de temps avec moi. Pascal, Lionel, Benoît et Christophe sont mes quatre gardiens depuis 2012. Ils se relaient et alternent, quinze jours en mer, quinze jours à terre. Ils sont là pour veiller sur moi, à la moindre éraflure. L’hiver est ma saison préférée, car je les ai rien que pour moi, je me sens privilégié. L’été en revanche, il n’y en a que pour les touristes. Oui, je suis un peu jaloux. Les visites s’enchaînent, je ne compte plus les allers-retours des navettes de curieux. Mes gardiens, ce sont aussi un peu mes anges gardiens. J’ai une phobie, une très grande peur, celle de me faire vandaliser, piller. Il faut dire que je suis isolé mais suffisamment accessible pour les malfaiteurs. Les avoir près de moi tous les jours et surtout la nuit me rassure. Ils sont aussi là pour préserver mon environnement et sensibiliser les nombreux pêcheurs à pied qui ne font toujours pas attention aux chemins qu’ils empruntent. Heureusement car je ne supporte pas qu’on ne prenne pas soin de mon plateau, de ma faune et de ma flore. Voilà donc les moments que l’on partage au quotidien.

Bien sûr, ce n’est plus comme avant, leur présence est désormais moins indispensable. Il m’arrive parfois d’être un brin nostalgique. Mais c’est de ma faute aussi, je deviens de plus en plus autonome, je me modernise. D’ailleurs, j’ai eu un peu de mal à m’y mettre. En 2006, les choses ont commencé à changer et en 2012, je me suis automatisé. Je suis l’un des derniers phares à avoir sauté le pas. Je gère maintenant automatiquement l’allumage et l’extinction du feu, plus besoin de gardien. Idem pour les rideaux, ils sont automatiques. J’ai aussi amélioré ma technique des sources lumineuses. Partout, ce sont désormais une lampe aux halogénures métalliques qui a une durée de vie bien supérieure à celle des ampoules traditionnelles. Cela évite donc au gardien de changer constamment mes ampoules. Enfin, je marche par groupes électrogènes à démarrage automatique et suis donc beaucoup plus fiable qu’avant. Ce qui me manque encore, c’est un système de ventilation automatique pour pouvoir m’aérer, assécher mes murs souvent humides. C’est encore au gardien d’ouvrir la porte de temps en temps mais il oublie souvent…

Coup de foudre

C’est en 2012, lorsque j’ai été totalement automatisé, que les derniers gardiens des Phares et Balises m’ont quitté. Ils ont été remplacés par des gardiens du syndicat mixte pour le développement durable de l’estuaire de la Gironde, aujourd’hui gestionnaire du site. Non pas sans difficulté puisque je n’attire plus les jeunes qui baillent rien qu’à l’idée de passer quinze jours avec moi. 2012, c’est donc l’année de ma séparation avec un gardien qui m’a particulièrement marqué, Jean-Paul Eymond. On s’est rencontrés en 1977, et au début il n’avait rien pour me plaire. J’ai tout de suite senti que c’était un pur terrien, qu’il n’était pas rassuré lorsqu’il naviguait. Je ne comprenais pas pourquoi il avait atterri ici. Il m’a expliqué plus tard que suite à un accident de travail, il avait dû arrêter sa fonction de peintre en bâtiment. Le voisin de ses parents, ancien gardien de phare l’a donc dirigé vers cette voie. C’est lui qui lui propose à l’époque un poste mais ses débuts sont compliqués. Il a du mal à faire la part des choses, à vivre loin de sa famille. Mais il a dû faire un choix. C’était soit moi, soit sa vie sur terre. Et c’est moi qu’il a choisi. Il faut dire qu’il était complètement tombé amoureux de mon imposante silhouette de 67 mètres de haut. Moi aussi je me suis attaché à lui, j’adorais le regarder pêcher lors des marées basses. On a traversé des bons moments et des moments plus difficiles ensemble, comme cette tempête de 1996. Une épreuve qui nous a rapprochés. Ce jour-là, les vagues étaient déchainées. J’ai bien cru qu’on allait y rester tous les deux. Ça me fait bizarre de ne plus partager tous ces moments avec lui. Je me console de savoir qu’il ne m’oublie pas. Il parle de notre amitié au quotidien, il m’a même dédié un livre : Les 301 marches de Cordouan.

Une lanterne qui éclaire encore les marins 

J’ai donc perdu mes gardiens d’état en 2012, une chance que j’ai pu les garder aussi longtemps. Ce n’était pas gagné. Déjà en 1981, l’administration des Phares et des Balises voulait carrément me fermer. Elle ne m’estimait plus assez utile. Les nouvelles technologies prenaient une place de plus en plus importante. C’est vrai qu’aujourd’hui, tous les bateaux sont équipés de GPS mais je tiens à me défendre, j’apporte une aide visuelle très importante. Et cela a été décrété ainsi, au moins jusqu’en 2025. Et puis si le radio-positionnement est détenu aujourd’hui par les militaires, les civils ne disposent pas encore de cette technologie de pointe. En tout cas, je tiens à mon rôle d’avertisseur. Il faut dire que le coin est dangereux. Je le connais bien maintenant et j’en ai vu des navires sombrer. Ici, à l’embouchure de la Gironde, il y a ce banc, qu’on appelle le banc de la mauvaise. Les courants sont dangereux. Il peut y avoir des creux jusqu’à huit mètres de profondeur. Heureusement ma lumière se voit jusqu’à 40 kilomètres. Et avec mon voisin, le phare de La Coubre, on s’entraide. On essaie surtout de ne pas tomber en panne en même temps.

Je vous ai dit que j’étais malade pendant un temps ? Heureusement une association s’est tout de suite créée pour me soigner, l’association de la sauvegarde du phare de Cordouan. Aujourd’hui elle compte plus de 500 adhérents. Grâce à eux, une grande campagne de travaux a eu lieu dès 1982 pour me remettre sur pied. Comme je suis née en 1611, il faut dire que je commençais à me faire vieux. J’ai été interdit à la visite pendant un petit moment, il fallait que je me repose, le temps de renforcer l’étanchéité de toute ma toiture. Actuellement, six ou sept campagnes de travaux sont programmées sur une période de dix ans. Je ne suis pas prêt d’être tranquille. Mais c’est bien connu, pour être beau, il faut souffrir. Et puis, je ne me lasse pas de voir les yeux émerveillés des touristes qui me découvrent pour la première fois.

Jamais sans mes gardiens

Ces 500 personnes me soutiennent, me défendent aussi à chaque fois que mon utilité est remise en cause, comme en 2005, lorsque l’administration est revenue à la charge. Elle voulait cette fois me supprimer mes gardiens. C’était sans compter sur les très bons arguments d’un ami à moi, Jean-Marie Calbet, le président de l’association. Pour lui, supprimer le gardiennage voulait dire laisser la place au vandalisme, et dépenser encore deux fois plus en travaux pour réparer les dégâts. Il m’a toujours défendu, je le considère un peu comme mon papa même si je n’oublie pas cet architecte un peu fou, Louis de Foix, qui est lui mon créateur. Jean-Marie est technicien de profession et il m’a toujours considéré comme un laboratoire où beaucoup de nouvelles techniques ont été expérimentées. Il dit de moi que je suis majestueux. Il me surnomme souvent son bébé, c’est un peu infantilisant mais attachant. Il vient souvent me rendre visite. Ces petits-enfants parlent eux aussi souvent de moi.

Ce sont ces personnes qui m’ont donné envie de candidater au patrimoine mondial de l’Unesco en 2018. Ce serait une façon de les remercier de tout ce qu’elles font pour moi. Une façon aussi de rendre hommage à ceux qui vivent auprès de moi au quotidien, à ceux qui m’ont dédié une partie de leur vie, à ceux qui m’entretiennent et à vous tous, si nombreux, qui venez me rendre visite tous les étés. Et puis, quel phare n’a jamais rêvé d’être mis en lumière, lui qui au quotidien éclaire l’horizon…

Jorina Poirot