L’institution Notre-Dame au secours des Zèbres

2% des enfants sont des Zèbres – le nom de la communauté des surdoués. Différemment intelligents, ils se confrontent à un environnement scolaire inadapté et ennuyeux. Pire : une grande partie d’entre eux connaît une réelle inaptitude sociale, qui conduit parfois à un décrochage. L’Institution Notre-Dame, à Bordeaux, a fait le choix d’une pédagogie innovante, qui change profondément le quotidien de ces collégiens.

La salle est lugubre. Les murs sont défraîchis et ornés de quelques posters. Le carrelage est vieillot, comme sorti d’une autre époque. Le tableau, nettoyé à la hâte, est encore couvert de quelques traces de craies de la leçon précédente. L’endroit est semblable à toutes les salles de classe de France, et il est facile d’imaginer les générations de collégiens qui s’y sont ennuyées. A l’exception, notable, d’une vingtaine d’élèves à l’énergie formidable.

Fondée au début du XVIIe, l’Institution Notre Dame était d'abord réservée aux filles
Fondée au début du XVIIe, l’Institution Notre Dame était d’abord réservée aux filles

Ils braillent en tout sens. Ils construisent des fusées, parlent par petits groupes en passant de tables en tables. Certains s’alpaguent à travers la classe. Un collégien se brûle les doigts avec le pistolet à colle, tandis que d’autres s’amusent et en répandent sur le plan de travail de la salle de chimie.

Au milieu du tumulte, Madame Labouille semble quelque peu dépassée. Elle donne de la voix, à peine entendue mais finalement obéie. Elle est professeur au lycée mais consacre une partie de son temps à l’atelier fusée où elle encadre des collégiens. À l’Institution Notre-Dame, les cours s’arrêtent peu avant seize heures et les longues leçons sont remplacées par des ateliers créatifs auxquels participe toute l’équipe pédagogique.

Le brouhaha se calme, sous la menace d’annulation d’une sortie. Alors que n’importe quel prof aurait sûrement déjà laissé éclater sa colère, l’enseignante fait preuve d’une patience infinie. Une attitude particulière, due à un public particulier. Ce collège accueille en effet 60 % d’enfants intellectuellement précoces. Les cris reprennent. Difficile de calmer le groupe, d’autant plus que les jeunes sont de tous les âges. Si Tom — les prénoms de tous les enfants ont été changés — , dans son pull bleu foncé trop grand, a onze ans, Titouan lui, en a quatorze.

L’école fonctionne en effet avec un système inédit : un collège sans classe. Ils n’ont pas de notes et travaillent par groupes de niveaux. Ils peuvent avoir onze ans et suivre des cours d’anglais de niveau quatrième — et aussi passer, en cours d’années, d’un groupe de niveau à un autre. Ils choisissent leurs ateliers en fonction de leurs appétences respectives. Là aussi, ils sont mélangés.

La fin de l’ennui

Antoine, entouré de sa bande de copains, rit à gorge déployée. Un sourire édenté — il explique qu’il a perdu sa dent quelques jours plutôt — illumine son visage. D’hilare, il se fait grave quand il évoque son passé. « Dans mon ancien collège, je m’ennuyais, donc je foutais tout le temps le bazar, j’embêtais les profs ». Il continue, expliquant avec une certaine fierté qu’il avait réussi à remplir les observations de son carnet de correspondance en moins de trois mois. En une demi-heure de cours, il a déjà posé trois ou quatre questions à son prof… Et deux fois plus au journaliste qui l’interviewe.

Certaines questions sont évidentes : « Où va être publié le reportage ? Tu vas parler de quoi ? ». D’autres le sont moins : « Pourquoi tu veux être journaliste ?” Face à une réponse évasive, il ne s’arrête pas, continue et s’acharne. Une ténacité qui surprend et émerveille… Mais use certains, comme le collégien l’explique lui-même : « Parfois, je posais trop de questions et les profs se fatiguaient ».

« C’est parce que je suis surdoué que je me comporte comme ça », reprend Antoine. La curiosité et la vivacité des enfants intellectuellement précoces sont une réalité. À l’Institution Notre-Dame, elle est encouragée. Ailleurs, elle est souvent assimilée à de l’impertinence.

Les professeurs de l’Education nationale sont souvent peu au fait des problématiques propres aux enfants surdoués. Ils sont rarement capables de les repérer, et donc de les comprendre. Pour la psychologue Jeanne Siaud-Facchin, spécialiste des enfants surdoués, c’est un vecteur de conflit qui explique la démotivation des enfants surdoués et, souvent, les échecs scolaires qu’ils traversent.

L’enfer, c’est les autres

Alors qu’Antoine va reprendre la parole, son voisin de droite le coupe. Aurélien, lui aussi surdoué, revient sur un point que son camarade n’a pas abordé. Il lâche, d’une voix qu’il veut assurée : « Le plus dur, c’était les autres. »

Antoine a toujours été bon élève. Attentif, il a régulièrement d’excellentes notes. Proche d’un groupe d’élèves dès les premières années de son parcours scolaire, leur amitié s’est rapidement transformée en haine. Ils l’ont d’abord mis au banc du groupe, lui parlant peu ou pas, avant d’en faire un bouc émissaire. Insultes et moqueries ont été son quotidien pendant sa première année de collège.

Loin d’être anodine, sa situation est presque la règle. Tous subissent, à un moment ou un autre, ce sentiment de profond décalage et ses éventuelles conséquences.  C’est, avec la rigidité du système scolaire, ce qui explique que 30 % des surdoués soient en échec scolaire — soit deux fois plus que pour des enfants lambda.

Un nouveau lien entre élèves et professeurs

La sonnerie retentit, criarde. Les élèves traînent pour sortir. Quelques-uns insistent pour finir leurs fusées. Madame Labouille s’attarde. Pourtant, elle est déjà en retard pour un conseil de classe. Elle bougonne, mais elle affiche aussi un franc sourire. Elle prend le temps d’écouter les problèmes des élèves, n’hésitant pas à répondre qu’elle ne sait pas. Pour chacun, elle a un petit mot gentil.

D’une main, elle griffonne un mot pour un élève en retard. De l’autre, elle efface le tableau. A l’évidence, une troisième main lui serait nécessaire tant elle s’active.  Tandis qu’elle nettoie la colle laissée sur les plans de travail, elle confie : « Ici, on a un public épuisant, mais tellement enrichissant. Enseigner avec eux, ce n’est pas toujours un plaisir mais c’est une source permanente de fierté ». Comme le reste de l’équipe pédagogique, elle fait preuve d’un investissement sans faille. Un engagement décisif dans la réussite du modèle pédagogique de l’Institution Notre-Dame.

Clément Pouré