Le nucléaire français : La série noire

Cette année on célèbre les 5 ans de la catastrophe de Fukushima mais aussi les 30 ans de Tchernobyl. Un anniversaire particulier pour la France, un des pays les plus nucléarisés au monde mais où l’industrie nucléaire connaît une crise sans précédent.

Nucléaire

Alice Monier est ravie en ce samedi 12 mars, le soleil est au rendez-vous. Le temps ne pourra pas décourager les manifestants de défiler pour la fermeture de la centrale de Blaye (Braud-et-Saint-Louis). Un char avec des tonneaux jaunes faussement radioactifs mène la marche. Dans les rues bordelaises, des manifestants tambourinent dessus et scandent « Non à un second Fukushima ! ». Les protestataires ne sont cependant pas très nombreux. On en décompte une cinquantaine tout au plus. « Quand il y a un nouvel accident nucléaire, il y a des adhésions et puis ça rebaisse. Pas parce que les gens se disent que ce n’est pas dangereux, mais parce qu’il y a une baisse de vigilance », déplore Alice, tout en rangeant son stand de flyers et de pins « Le nucléaire non merci ! ». Peu importe, marquer l’anniversaire de l’accident nucléaire de Fukushima est une tradition pour l’association « Tchernoblaye ». Un moyen de rappeler les risques liés à cette industrie. En France, 76,9% de l’énergie produite se fait grâce au nucléaire. La maîtrise de cette technologie représente une véritable fierté pour le pays. Pourtant, le nucléaire n’a plus l’allure d’antan. L’économie du nucléaire français bat de l’aile. Les mauvaises nouvelles s’accumulent. Retour sur une économie en temps de tempête.

Le gouffre finlandais

Le 18 décembre 2003 Areva et l’électricien finlandais TVO signent un contrat engageant la multinationale française à fournir un EPR à Olkiluoto en Finlande pour 3 milliards d’euros. Le chantier débute en 2005 et la mise en service est prévue pour mi-2009. Cette prévision est retardée à plusieurs reprises. D’abord à 2011, puis 2012, puis fin 2013, puis en 2014, pour se fixer à 2018. Cela représente un total de 9 ans de retard. Or, plus le retard est grand plus les surcoûts s’accumulent, la facture triple et monte à 9 milliards d’euros. Un gouffre financier pour Areva. Les dérapages sur ce chantier ont valu à l’entreprise et à TVO de s’affronter sur le terrain judiciaire, chacun accusant l’autre des problèmes et lui réclamant de l’argent.

Le marasme de Fessenheim

Encore un retard, en France cette fois. Dans la centrale de Flamanville, le démarrage d’un troisième réacteur un retard de près de sept ans. Cet EPR est le premier réacteur nucléaire français de troisième génération, d’une puissance de 1 650 mégawatts (MW). Il devrait coûter 10,5 milliards d’euros, très loin des 3 milliards du devis initial. Mais c’est aussi sur le plan politique que cela pêche. A cause de la loi sur la transition énergétique, la capacité du parc électronucléaire français est plafonnée à son niveau actuel (63,2 gigawatts). Pour pouvoir faire fonctionner ce nouveau réacteur à Flamanville, il faut donc d’abord éteindre d’autres réacteurs de puissance équivalente. Pour remédier à ce problème, François Hollande a promis pendant sa campagne la fermeture de la plus vieille centrale de France, Fessenheim. Mais les politiques s’affrontent : Faut-il la fermer dès maintenant ou attendre la mise en service de Flamanville pour 2018 ?

Areva, la décadence

Le 4 mars 2015, le couperet tombe. Areva annonce une perte record pour l’exercice 2014 de 4,8 milliards d’euros. Les causes sont connues : le marché nucléaire n’a plus le vent en poupe après l’accident de Fukushima et les dépenses liées à la construction d’EPR en Finlande et à Flamanville crèvent le plafond. En conséquence, le groupe décide de mettre en place un plan de sauvetage. L’objectif est de réaliser un milliard d’euros d’économie d’ici 2017. Diminution de la masse salariale, cession d’actif et création d’un « nouvel Areva ». Le « nouvel Areva » est débarrassé de la fabrication de réacteurs qu’il cède à EDF et se recentre sur le cycle du combustible (extraction et enrichissement de l’uranium, traitement des déchets radioactifs, démantèlement des centrales). Déficit encore en 2015, c’est la cinquième année consécutive que le groupe ne rentre pas dans ses frais, ce qui lui fait au total une perte de 10 milliards d’euros en cinq ans.

Les relations de voisinage se fissurent

La centrale de Fessenheim fait encore parler d’elle. Le 4 mars, après une panne, la ministre allemande de l’Environnement, Barbara Hendricks, est intervenue afin de demander la fermeture immédiate de la centrale qui se trouve près de la frontière avec l’Allemagne. Ce ne n’est pas la première fois que l’Allemagne met la pression sur la France à ce sujet. Surtout que le pays a décidé de sortir progressivement du nucléaire depuis 2000.
De même, à quelques jours d’intervalle, la ville de Genève a porté plainte contre X. Elle accuse la centrale nucléaire du Bugey, dans l’Ain, de mise en danger de la vie d’autrui et pollution des eaux.

EDF en crise

Maintenant qu’Areva a revendu à EDF sa branche de fabrication de réacteur, c’est EDF qui part à la dérive. Au sommet de l’entreprise, le directeur financier d’EDF, Thomas Piquemal claque la porte, le 7 mars 2016. En cause : la construction de deux réacteurs EPR en Angleterre à Hinkley Point pour un coût de 23 milliards d’euros qui fait débat à la tête d’EDF. Pour le directeur financier, c’est un pari trop risqué. Son départ a fait plonger de 7% le cours du géant de l’électricité à l’ouverture de la Bourse de Paris le lendemain de son départ. Encore une baisse alors que les actions d’EDF avaient déjà perdu plus de la moitié de leur valeur en un an. Une chute de la valeur liée à une baisse du prix de l’électricité de 30% en quelques mois et à des suppressions de salariés. Plus de 3000 postes supprimés d’ici 2018 ont été annoncés en janvier.

Autrefois fleuron français, aujourd’hui l’avenir du nucléaire est plus incertain. Si le risque environnemental ne semblait pas préoccuper les pro-nucléaires, le risque financier, lui, commence à poser de sérieux problèmes.

 

Maïder Gérard