Le plasticien Anish Kapoor s’approprie le « noir le plus noir »

Peut-on s’approprier une matière à des fins artistiques ? Un choix qui soulève des questions d’éthique, mais qui n’a pas posé de problème particulier à l’artiste britannique d’origine indienne Anish Kapoor. Pour son œuvre, il a acquis les droits exclusifs d’exploitation artistique du « noir le plus noir » qui existe : le Vantablack.

Vantablack - Creative commons
Le Vantablack efface le relief des objets, qui paraissent plats

« Je trouve que c’est une démarche un peu stupide. En tant qu’artiste, on ne travaille pas que pour nous. En s’accaparant un tel monopole, on devient une sorte d’industriel », lâche Gwendal Raymond, étudiant de 23 ans en 5e année aux Beaux-Arts de Bordeaux. L’artiste ne mâche pas ses mots à l’endroit d’Anish Kapoor. Ce dernier a acquis les droits d’exploitation artistique exclusifs du Vantablack pour un montant et une durée inconnus. Et s’est attiré par là les foudres de nombreux artistes. Alors qu’à la base, le Vantablack a été développé par l’entreprise britannique Surrey Nanosystems, à des fins industrielles.

Pourquoi un tel engouement pour le Vantablack ? Cette matière, dont la teinte est la plus sombre du monde, est utilisée à la base pour le camouflage des avions et la NASA continue ses recherches dessus. Sa capacité d’absorption des rais de lumière est la plus forte au monde : 99, 965 %. Ce qui fait que lorsqu’un objet est couvert par ce revêtement, l’œil nu ne peut plus distinguer ses trois dimensions. Une illusion d’optique fascinante pour les plasticiens comme Anish Kapoor. Qui ne passe pas dans le monde de l’art. Dans le Telegraph indien, l’artiste Shanti Panchal dit n’avoir « jamais rien entendu qui soit si absurde. Dans le monde de la création et des artistes, personne ne devrait avoir le monopole ».

Une matière développée à des fins industrielles

« Juridiquement, c’est la matière qui est protégée, et non pas la couleur », explique Christine Jaïs, avocate au barreau de Bordeaux et spécialisée en droit de la propriété intellectuelle. La protection des couleurs est rarement acceptée, car elles font partie du domaine public. Le bleu développé par Yves Klein dans les années 1950 a été cité en guise d’exemple dans cette affaire. Mais Klein n’a jamais gardé les droits d’exploitation exclusifs. Il avait simplement déposé une enveloppe Soleau à l’Institut national de la propriété intellectuelle (INPI), pour prouver la date de création et la paternité de cette teinte.

En 2005, la Fnac a bien tenté de déposer le jaune moutarde de son logo et Ikea le jaune et bleu du sien. Ils ont tous deux été déboutés de leur demande. Protéger une couleur en tant qu’élément du logo est possible, mais pas la couleur en tant que telle. « Je ne vois pas de problème juridique particulier pour le Vantablack, continue maître Jaïs, c’est plutôt un problème d’éthique ». « Ça ne choque personne qu’un laboratoire pharmaceutique dépose un brevet pour une molécule qu’il a découverte ». Mais en l’occurrence, Anish Kapoor n’a pas inventé le Vantablack. « Si demain quelqu’un trouvait un procédé différent pour créer une teinte aussi noire que le Vantablack, a priori rien n’empêcherait sa vente à quelqu’un d’autre. Ce n’est pas la couleur qui est protégée mais le procédé », souligne l’avocate.

« Anish Kapoor s’arroge l’exclusivité d’un produit développé pour d’autres applications, et pour lequel il n’a pas participé à l’élaboration. Il le fait parce qu’il a les moyens financiers », réagit Anne Cadenet, responsable des collections au musée d’art contemporain de Bordeaux (CAPC). « Je suis assez gênée par la démarche, c’est un artiste qui n’a pas vraiment d’états d’âme ». Pour ou contre ce monopole, la polémique n’est pas près de s’éteindre.

Clarisse Martin