«Réinscrire l’histoire humaine dans des lieux»

Il est près de 18 heures ce samedi 12 mars. La halle des Chartrons accueille le marché de la poésie depuis une semaine. Ernest Pignon-Ernest a terminé sa conférence depuis plus d’une heure, et la file d’attente qui s’est formée autour de lui commence à peine à diminuer. Ceux qui n’ont plus trouvé de place sous le chapiteau pour l’écouter parler de son travail ont au moins eu l’avantage de pouvoir le rencontrer en premiers une fois la conférence terminée. Chacun veut échanger avec l’artiste, repartir avec une dédicace dans l’un des ouvrages qu’il a illustrés. Entre deux amateurs de son art, Ernest Pignon-Ernest, pionnier de l’art urbain, s’est confié sur ses images grandeur nature qui recouvrent les murs des villes depuis 50 ans.

 

Après une longue série de dédicaces à un public qui s'est déplacé en masse, Ernest Pignon-Ernest a évoqué son travail d'artiste urbain.
Après une longue série de dédicaces à un public qui s’est déplacé en masse, Ernest Pignon-Ernest a évoqué son travail d’artiste urbain.


Vous collez des images sur des murs. D’où vous est venue cette envie ?

Les thèmes que je voulais aborder, je ne pouvais pas les traiter seulement avec une image, une peinture. Je pense qu’il y a un potentiel poétique, dramatique dans les lieux eux-mêmes qu’on ne peut pas représenter. Mon travail est de prendre le lieu lui-même comme oeuvre, mais au lieu de le prendre tel qu’il est, j’essaie de glisser une image dedans qui vient le perturber. L’image n’est pas l’oeuvre elle-même. Je prends une réalité dans toute sa complexité, parfois c’est le lieu, parfois c’est l’événement, et je glisse une fiction dans cette réalité pour qu’elle l’exacerbe.

Vous traitez des thèmes d’actualité dans vos œuvres. Êtes-vous un artiste engagé ?
On peut dire ça. Je suis un artiste engagé, mais je n’ai jamais illustré du politique. J’essaie de faire des équivalences poétiques et dramatiques des thèmes politiques. Je ne traite que de l’homme et de ce qu’on lui inflige, je parle de l’humain. Les images visent à réinscrire l’histoire humaine dans des lieux.

 


Vos images se trouvent principalement dans la rue. Est-ce pour qu’elles soient accessibles à tous ?

Non, ce n’est pas du tout le moteur. C’est une conséquence, et je m’en réjouis, mais ce n’est pas du tout la raison. Beaucoup de gens ont cru ça, comme certains ont cru que c’était contre l’idée du musée ou de la galerie, mais pas du tout. Ce qui m’a amené là, c’est vraiment le sentiment que les lieux sont porteurs d’une dimension poétique, de sens et d’histoire et l’histoire est une chose essentielle dans mon travail. Chaque fois que je travaille dans un lieu, j’y vais avant, je sais comment la lumière arrive dessus, quelle est la texture du mur, comment on va le découvrir en marchant dans la rue. Je sais la relation physique qu’on va avoir avec et je travaille ça.

Les images sur les murs sont éphémères…
C’est vrai que des gens les prennent. En réalité, j’aime bien que ça se détruise. Je m’approprie des lieux qui sont chargés d’histoire. A Naples, j’ai travaillé sur des églises. Je n’oserais pas mettre de la peinture dessus. Il y a une espèce de réciprocité. Je m’octroie le droit de mettre des images dans la rue, et si les gens ne les veulent pas, ils peuvent les enlever. J’aime bien cette liberté.

Début janvier, une couverture de Libération que vous avez détournée a déplu à l’ambassade d’Israël et a fait beaucoup parler*. Quel regard portez-vous sur cet événement ?
Il est intolérable que l’ambassade d’un pays étranger intervienne sur une exposition, surtout que l’exposition en question s’appelait « Liberté d’expression ». Que l’ambassade d’Israël se permette de demander la suppression d’une oeuvre, c’est intolérable et que l’entreprise qui devait les exposer et les vendre se plie à cette demande, c’est encore plus déshonorant.

Quelle est l’image que vous avez créée dont vous êtes le plus fier ?
Il n’y a pas une image. Ce que j’aime bien, c’est que j’ai des images qui deviennent emblématiques. L’image que j’ai faite de Rimbaud, et que j’ai collée depuis Charleville jusqu’à Paris sur les routes, est dans plus de cent bouquins. Ça me fait plaisir parce que c’est l’image du marcheur, l’idée est rimbaldienne. Si on fait un Rimbaud en marbre, c’est absurde. Faire un Rimbaud collé sur les routes et qui va disparaître, c’est plus cohérent.

*Libération a demandé à des artistes de customiser des unes du journal dans le cadre d’une vente aux enchères au profit de Reporters sans frontières. Ernest Pignon-Ernest a choisi celle du 12 novembre 2004, évoquant la mort de Yasser Arafat. Il y ajouté le dessin du visage de Marwan Barghouti, un activiste palestinien, avec la légende : «En 1980, quand j’ai dessiné Mandela, on m’a dit que c’était un terroriste». L’ambassade d’Israël a demandé le retrait de cette pièce de la vente.

Noémie Gaschy