« Ma revendication en tant qu’Acadienne, c’est de parler français ! »

A l’occasion de la semaine de la Francophonie, Imprimatur vous fait voyager sur les cinq continents, du lundi au vendredi, à la rencontre de nos voisins francophones. Au programme : reportages et découvertes de ces communautés qui font la richesse de notre langue. 

Première escale : le Canada. Coincés entre les anglophones et les Québécois, les Acadiens revendiquent leur territoire perdu grâce à leur culture et la langue française.

« Gisèle, j’te callais ‘ienque de même, I hope je te bother pas, I guess que je faisais rien, j’avais des histoires à t’conter. » Vous ne comprenez pas ces paroles ? Bienvenue dans l’univers du chiac.

Extrait de l’émission Revue Acadienne de Radio Canada (2011)

Le chiac, c’est la nouvelle langue des jeunes acadiens. Un mélange d’anglais et de français, complètement abstrait pour les non-initiés, même parmi ceux qui parlent couramment l’une ou l’autre de ces deux langues. Les Acadiens sont certes fiers de la langue française, mais ils vivent dans un pays où l’anglais prédomine. Alors ils portent leurs deux cultures, au travers du chiac. Claude Ader-Martin, journaliste et porte-parole de l’association Aquitaine Quebec et Amérique du Nord Francophone, explique que ce parlé est « la manifestation de revendication des acadiens qui ont peur de perdre leur territoire ». Un territoire plus symbolique que matériel. Les Acadiens conservent toujours cette peur d’être chassés comme ils l’ont été, alors ils revendiquent leur identité par tous les moyens : « les luttes politiques et armées n’existent plus, mais la langue et la culture restent d’importants vecteurs de communication ».

Une difficile reconstruction

« Pour moi, devoir parler uniquement anglais c’était comme un viol symbolique ». Barbara LeBlanc, Acadienne et professeure à l’université Sainte Anne en Nouvelle Ecosse, n’a pas pu parler français avant les années 80, notamment à l’école. A l’époque, le français n’était pas encore considéré comme une langue officielle du Canada, et l’Acadienne a souffert de ne pas pouvoir parler cet idiome qui représente sa communauté.

Les Acadiens bougent et vivent avec le français. Mais qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? À l’origine, ils habitaient en Acadie, un territoire qui regroupait le New Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l’île du Prince-Edward. En 1755, les Anglais décident de déporter les Acadiens car ils ne se soumettent pas à la couronne britannique : c’est ce que l’on appelle « Le Grand Dérangement ». Barbara Leblanc, elle, parle même de génocide : beaucoup de déportés sont morts en mer, leurs possessions ont été brûlées. Cette déportation est au coeur de l’identité acadienne : la communauté se retrouve sans territoire, dispersée en France, en Angleterre mais aussi aux Etats-Unis. Au cours de leur périple, les Acadiens se sont installés dans de nombreux pays. Beaucoup se sont rendus en Louisiane en 1785. C’est grâce à eux que le français est parlé dans cet Etat. Les Cadiens, leurs descendants lointains, sont encore installés là-bas. Ils parlent un français bien à eux, encore une fois influencé par la diaspora acadienne. Barbara LeBlanc comprend cette histoire, elle croit qu’il faut l’accepter, mais elle avoue que « c’est très dur de ne pas être marqué par ce passé ».

La plupart des Acadiens se trouvent aujourd’hui au New-Brunswick et en Nouvelle Ecosse : leur drapeau, leur devise mais aussi leur langue sont les outils qu’ils ont pour transmettre leur identité. « Chaque coin du territoire virtuel acadien a des spécificités concernant la langue française », explique Barbara. Pour elle, il n’y a pas un, mais des Acadiens. « Ma revendication en tant qu’acadienne, c’est de parler français ! »

Un collage de possibilités

Les Acadiens ont toujours voulu parler français. Même sous domination anglaise, ils n’ont jamais consenti à laisser leurs racines derrière eux. Aujourd’hui, de par la déportation et la diaspora, ils forment un patchwork de cultures réunies sous le même drapeau, la même devise, et la même langue. Sa communauté, Barbara Leblanc la définit ainsi : « c’est un collage de possibilités qu’on appelle l’Acadie, et chaque personne va choisir son morceau de collage pour en faire sa propre identité. Nous, nous voulons faire partie de la mémoire universelle ».

Le chiac a un succès tel que des groupes comme 1755 ou Radio Radio ont décidé de chanter dans cette langue-là. Les puristes se demanderont ce qu’elle peut bien apporter au français. Claude Ader-Martin répond : « La question c’est surtout de voir ce qu’apporte le français au chiac. Tout ce qui fait vivre le français est bon à prendre « . Barbara Leblanc rejoint le même point de vue : « chaque groupe de personne a une richesse à offrir, peu importe la façon dont on la transmet ».

Margaux Dubieilh