Agriculteurs, les jeunes pousses

Prendre des risques ne les effraie pas. Ils sont jeunes et ont décidé de se lancer dans l’agriculture. 

Un vent de colère a soufflé sur le Salon de l’agriculture. Aujourd’hui, les paysans n’ont plus seulement les aléas du climat à affronter. L’autre ennemi, « c’est la finance », pour reprendre un des slogans de celui qu’ils ont tant hué. La variation des cours est telle que personne ne peut savoir, au moment où il sème, ce qu’il tirera de sa récolte.

Qu’est-ce qui pousse les jeunes à se lancer, face à la toute moderne hostilité ? « Ils prennent beaucoup de risques, oui. Mais ils sont très encadrés, très aidés », souligne Françoise Mitau, de la DDTM (direction des territoires et de la mer). L’année dernière, ce sont 42 jeunes qui se sont lancés en Gironde (67 en 2014). « Je parle des jeunes aidés, précise-t-elle. Beaucoup d’autres préfèrent aller voir la banque directement. Les taux sont extrêmement bas… Car sur les aides étatiques et européennes, il y a des contrôles, qui ne se passent pas toujours au mieux ».

Laure de Pins cultive près de Mont-de-Marsan, Arnaud Larrouy à Onesse et Laharie
Laure de Pins cultive près de Mont-de-Marsan, Arnaud Larrouy à Onesse et Laharie

Laure de Pins fait partie de ceux qui ont préféré faire un emprunt. Les terres qu’elle cultive, près de Mont-de-Marsan (Landes) ne sont pas assez importantes pour entrer dans les critères exigés par l’Etat, en l’occurrence la SMI (surface minimum d’installation). « Mon compagnon a un salaire fixe, heureusement. De toute façon, en entretenant mes terres, même si je n’en tire aucun revenus, pour l’instant, je les bonifie », relève la toute jeune maman (sa petite Agathe est née il y a deux jours).

Même remarque pour Maya Gonzales, dans le maraîchage bio à Portets (Gironde) depuis trois ans. Elle a choisi, elle, en revanche, le statut de jeune agriculteur, qui lui permet d’entrer dans le système des aides et de l’encadrement. Mais si l’accompagnement vise à permettre aux jeunes installés de dégager un SMIC au bout de 5 ans, « en attendant, il vaut mieux avoir un conjoint qui gagne sa vie », reconnait malgré tout cette maman de 35 ans, qui cultive un hectare et en laisse deux en jachères. Elle n’en vit pas, mais paye au moins ses charges.

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Maya Gonzales a choisi la filière bio, au fort potentiel de développement

Arnaud Larrouy, 29 ans, qui produit des céréales et des légumes à Onesse et Laharie (Landes), est également papa. Ce qui prouve que la vie de famille n’est pas incompatible avec des semaines de 35 heures de travail l’hiver, mais qui doublent l’été. « Je suis fils de paysans, et je vois le métier comme un patrimoine que j’ai reçu et que je veux transmettre », dit-il, en ajoutant vouloir aussi être un acteur de l’environnement.

« On connait le prix de nos intrants, mais pas le prix de vente »

Françoise Miteau, de la DDTM, remarque que les jeunes agriculteurs ont souvent un niveau d’études très elevé. En effet, impossible de s’installer sans un diplôme agricole en bonne et due forme. Pour Arnaud, c’est un BTS agricole (Bac + 2). Laure, elle, a un DESS en économie doublé d’un bac pro agricole obtenu tardivement et par correspondance, après avoir travaillé 5 ans à Madrid comme chef de pub chez Auchan.

Quant à Maya, c’est après avoir été rayée des inscriptions pour soutenir sa thèse en droit qu’elle a décidé de se reconvertir.  » J’étais en congé maternité. La secrétaire m’a dit : vous n’avez pas mieux à faire, maintenant ? Elle ne croyait pas si bien dire !  » Comme Maya avait aussi un Master en gestion de domaine, sa reconversion n’avait qu’à bien se tenir : elle a décidé de quitter l’université pour se mettre à prospecter des terres agricoles.

Mais attention : le diplôme en poche, le parcours du combattant ne fait que commencer. Arnaud peine encore à obtenir l’autorisation pour défricher une partie des parcelles parentales, qui lui permettraient de s’installer vraiment à son compte. Maya, pour sa part, a cherché ses terres pendant deux ans sans succès : « Le foncier agricole, c’est confidentiel. Dès qu’une terre se libère, tout le monde se jette dessus. Il y a, bien sûr, celles qui sont libres, sous les lignes à haute tension… Alors, un jour, j’ai fait les agences traditionnelles. Et là, par hasard, le patron de l’une d’elles avait quelques hectares à vendre… »

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Si Laure, elle, a reçu des terres en héritage, ce n’était pas gagné pour autant. « Il faut passer devant la CDOA (Commission départementale d’orientation agricole) pour avoir le droit d’exploiter. C’est un milieu assez fermé, très masculin. Pas si simple d’y faire sa place », reconnait cette petite femme à l’énergie débordante. Un paysan peut d’ailleurs refuser l’installation d’un nouvel entrant, même propriétaire de ses terres : il lui suffit d’écrire à la Commission pour motiver sa position hostile. Un processus de cooptation qui n’est pas pour arranger les néophytes.

Une vraie lutte, donc, avec de surcroît aucune garantie sur l’avenir ? « On connait le prix de nos intrants (semence, engrais, etc.), mais pas le prix de vente. C’est ça, qui est chaud », confirme Laure. Maya, qui a le même âge que Laure, assume également cette part de risque, confiante dans sa capacité à rebondir : « C’est sûr qu’il est frustrant de ne pas pouvoir dégager un salaire. Mais la précarité, je l’ai encore plus vécue avant, quand je n’étais pas titulaire. L’Université est un patron qui sait exploiter son personnel. Je ne regrette pas de l’avoir quittée ! »

« Je réalise mon rêve d’adolescente »

La force d’entreprendre, chacun la puise dans ses racines. « Je réalise mon rêve d’adolescente, poursuit Maya. Mes grands-parents étaient agriculteurs. Jeune, je vivais à la campagne et j’avais déjà la main verte ». Pas de retour à la terre pour Arnaud qui, lui, est né dans le terroir. Mais s’il a toujours connu la structure dans laquelle il continue d’évoluer, il rêve aussi de s’installer à l’avenir à son compte. « Mes parents me transmettent une belle affaire, je n’ai pas non plus envie de la fuir. « 

Un patrimoine à gérer que met aussi en avant Laure, bien que n’ayant pas le même profil que son jeune homologue, puisque citadine encore aujourd’hui. « A la mort de mon père, nous avons hérité de plusieurs hectares. Un des fermiers n’avait pas de descendants, j’ai récupéré le fermage (le bail rural). Je ne me situe donc pas comme un néo-paysan qui sort d’une activité classique pour se mettre au vert, mais plus dans la lignée, la transmission. »

Ils le savent bien : le chemin pour arriver quelque part est souvent plus intéressant que la destination elle-même. Si leur avenir n’est pas assuré, reste l’envie, forte, de continuer à relever le défi.

Pascal Gaud