L’oreille de la rue

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À l’occasion de la journée des droits des femmes, Imprimatur lance une série de portraits ! Quatrième rencontre : après 13 ans passés à vivre dehors, Tantine est une figure de solidarité dans les rues bordelaises.

Voilà presque deux ans qu’elle est arrivée à Bordeaux. Deux ans que tout le monde l’appelle Tantine. « Je ne sais même pas d’où ça vient », explique-t-elle amusée. Elle en oublierait presque son vrai nom, Christine Vidal. A présent, son surnom lui colle à la peau, comme s’il était inscrit sur son état civil.

De ses cheveux poivre et sel tombe une fine tresse qui souligne un regard déterminé. Tantine a une « gueule », un de ces visages qui incarne l’expérience. En ce jour de mars, les places bordelaises sont balayées par les giboulées. Protégée de la pluie et des rafales, à la terrasse d’un café, Tantine enchaîne les cigarettes et place les mégots dans son cendrier de poche : un tube de médicament. « J’en vendais à une époque, ou je les donnais même. » Parfois, en échange, Tantine ne demandait qu’un « écrit » comme elle dit, un petit mot sur lequel les passants inscrivaient une idée qui rendrait le monde un peu meilleur. Tantine, c’est ça. Un petit bout de femme, pleine de paix et de révoltes.

Trajectoire d’une bonne étoile

Lorsqu’elle évoque ses luttes, la faim, le mal-logement, Tantine ne quitte pas son sourire, tantôt éclatant, tantôt plus discret, plus pudique. « Oh ! Il y a des femmes qui font beaucoup plus que moi pour les sans-abris… » Et pourtant, quand on parle de la solidarité dans la rue, le nom de Tantine est immanquablement évoqué. « J’agis à ma petite échelle, localement, quotidiennement. Il n’y a rien de pire que de se sentir impuissant. »

Il y a quelques jours à peine, Tantine distribuait des sacs de couchage avec l’association bordelaise Easybeg et le photographe bordelais Ken. Le principe est simple : les revenus que l’association génère grâce aux clics sur leurs vidéos servent à acheter des sacs de couchage. « Et des sacs sarcophages ! Sinon, ça protège mal du froid. »

C’est à 40 ans qu’elle a été happée par la rue, en 2002. Un enchaînement de coups durs, de chocs et de prises de conscience l’a poussé à faire son sac et à prendre la route. Après une jeunesse pas facile à Perpignan, elle traverse la France. Marseille, Aix, Montpellier, Pau, Agen, Bordeaux… Elle a connu les plus grandes places du Sud, arpenté les avenues, découvert les lieux cachés. « Il a fallu apprendre à mendier, à trouver à manger, à me cacher pour dormir. Mais j’ai une bonne étoile : on m’a nourrie quand j’avais faim, donné à boire quand j’avais soif… »

Les galères, les agressions, le dédain, le froid, la faim, la maladie… Tantine a vécu tout ça. Elle ne s’en plaint jamais, ne s’attarde pas sur les détails. Elle répète : « Ici, tout va bien », avec entrain. Si elle tombe, elle se relève aussitôt en disant : « Moi ça va, mais les autres ? »

« L’échange, c’est ce qui m’a fait grandir »

Le vent redouble place Saint-Pierre, la grêle se met à tomber. Toujours assise en terrasse, Tantine observe l’orage, en silence. Elle n’a pas peur des silences. Ils font partie de l’échange. Pendant ses 13 ans dans la rue, Tantine a fait des centaines de rencontres. Du magistrat à l’éboueur, du médecin au réfugié, elle a balayé tous les horizons. « La rue c’est le lieu de vie et d’échange par excellence. »

Ne choisir qu’une rencontre à raconter, c’est trop difficile. « Elles sont toutes marquantes, elles m’ont toutes tellement apportée. L’échange, c’est ce qui m’a fait grandir. On en apprend tous les jours. » C’est quand elle évoque les enfants que Tantine s’emporte le plus. « Leur gentillesse et leur courage m’ont toujours profondément touchée. Ils n’ont rien à faire dans la rue, et pourtant, ils sont de plus en plus nombreux », confie-t-elle, les yeux dans le vague.

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Quand on parle de Tantine, un mot revient : bienveillance.

Son arme, c’est l’écoute : « Les gens de la rue viennent me voir. Des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes. Puis on échange. Ils me parlent de leurs problèmes, ils se confient. » Pour elle, il n’y a pas grand-chose de plus important que l’écoute quand on est « invisible. » C’est sûrement de là que vient son surnom : à Bordeaux, Tantine est une figure maternelle, apaisante. Dans d’autres villes, certains l’appelaient même « la petite mère des peuples. »

Depuis un an, Tantine vit dans un petit appartement du centre-ville. Mais elle s’y sentirait presque à l’étroit, entre quatre murs. « Ce qui me rend folle, c’est de ne pas pouvoir accueillir tout le monde chez moi. Mais ils savent qu’en cas d’urgence, ma porte est toujours ouverte. » Tantine n’a jamais quitté la rue, là où elle se sent chez elle, entourée de sa grande famille. Elle tient toujours son stand, vers Parlement Sainte-Catherine, où elle expose certaines de ses créations.

Tantine a découvert la peinture il y a quelques années, à Montpellier : une manière de chasser des vieux démons. « Depuis deux ans, ça occupe tout mon temps. » raconte-t-elle en roulant une nouvelle cigarette. Elle ne compte plus les nuits passées à dessiner et à peindre. Elle ouvre sa main droite. Au creux de sa paume, une boule impressionnante est apparue à force de tenir le pinceau.

Vidéo réalisée par EasyBeg

Quand Tantine pose la couleur sur ses toiles, elle se déconnecte, elle se laisse aller. « C’est une sorte de création automatique » explique-t-elle. Un acte salvateur à bien des égards. « Ça me fait un bien fou. En plus, aujourd’hui, j’ai des commandes, et j’arrive presque à en vivre ! »

Nombreuses de ses toiles sont aux quatre coins de la France. Certaines sont accrochées sur des murs italiens. D’autres encore ont franchi l’Atlantique ! Mais Tantine ne veut pas exposer dans une galerie. « Mon lieu d’expo, c’est la rue. »

Dans quelques années, Tantine se voit bien à la campagne. « Pour écrire mes mémoires et vivre dans une yourte ! C’est mon rêve. » Mais pas tout de suite. « Je sens que j’ai encore trop de choses à faire ici. »

Vincent Chevais