Chantage, violation de la vie privée : « J’ai failli vivre un suicide social »

 Julien, 23 ans se remet difficilement de la mauvaise rencontre qu’il a faite sur internet il y a quelques mois. Une jeune femme l’a piégé en enregistrant une vidéo de lui nu sur Skype. Elle lui réclamait 1 500 euros pour ne pas diffuser la vidéo sur les réseaux sociaux.

« Il faut que je raconte ce qu’il m’est arrivé mais promets-moi de ne pas me juger » me lance Julien, un ami de longue date. Amusée, je lui réponds qu’il peut me parler, que je resterai muette comme une tombe. Même si honnêtement, il est trois heures du matin et j’ai juste envie d’aller dormir.

Un brin extraverti, Julien n’a jamais été très pudique. Pourtant là, les mots ne lui viennent pas facilement. Je sens rapidement que le sujet est douloureux. Son histoire est confuse. Il me dit qu’il y a quelques mois, il est allé sur le site adopteunmec.com et qu’une fille est venue lui parler. Elle lui demande de l’accepter sur facebook et très rapidement  lui  propose un « plan cam » (un chat coquin) sur Skype. Il accepte. La connexion vidéo faite, derrière la webcam, la jeune femme est nue. Quelques minutes plus tard, elle envoie par message écrit à Julien : « A ton tour ». Il s’exécute et au bout de 15 secondes, le calvaire commence. Il se rend compte que la jeune femme a enregistré la vidéo à l’aide d’un logiciel. Si Julien ne se souvient plus de son nom, il se rappelle parfaitement du message qu’elle lui a envoyé juste après : « Alors maintenant, écoute bien ce qui va se passer. J’ai enregistré ta vidéo. Si tu ne me donnes pas 1500 euros, je la diffuse sur les réseaux sociaux à tous tes amis, sur youtube, etc. »

Totalement réveillée après ce long monologue, je commence à comprendre la gravité de la situation. S’il lui a répondu qu’il ne lui donnerait rien, pour « voir si elle bluffait », Julien se rappelle s’être mis à trembler, à avoir très peur. Il reçoit quelques secondes plus tard le lien de la vidéo via le chat skype intitulé « Julien ***** se masturbe devant une enfant de 5 ans ». La jeune femme le menace de la diffuser sur les réseaux sociaux s’il ne lui fait pas le virement.

Quelques secondes plus tard, il ouvre son Facebook. 15 notifications. Elle a posté le lien de la vidéo sur une quinzaine de photos de lui : de la photo de profil à la photo de couverture en passant par d’autres publications où des amis à lui étaient identifiés. « Une pote m’a dit qu’elle voyait des liens bizarres sur mon profil mais qu’elle n’arrivait pas à les ouvrir » me dit Julien qui se souvient s’être dit « je suis mort, c’est un suicide social. Je me voyais plus sortir de chez moi. On reconnaissait ma chambre, mon corps, ma tête ». Heureusement, la vidéo est privée. C’est-à-dire que personne ne peut pas la visionner, mise à part, bien sûr, les internautes autorisés.

Seul derrière un écran

Le cyber harcèlement (le harcèlement sur internet) devient de plus en plus fréquent. Même si le phénomène touche principalement les adolescents âgés entre 13 et 16 ans, avec des conséquences parfois dramatiques,  les moins jeunes peuvent aussi être victimes.
Alors qu’aurait pu faire Julien ? Le site adopteunmec.com conseille de signaler le profil. D’après l’avocat spécialiste des nouvelles technologies, Romain Darrere « le site de rencontre n’est en rien responsable des contenus publiés. Ce n’est qu’un hébergeur. Il le devient que si on lui notifie un contenu illicite et qu’il n’agit pas en conséquence ». Porter plainte ? Julien comme beaucoup d’autres victimes ne l’ont pas fait car elles pensent que les commissariats n’apporteront aucune réponse à leurs questions. Une pensée que partage, par expérience, l’avocat Romain Darrere: « Les commissariats ne sont pas formés dans ce domaine, les dossiers de plainte passent sous la pile, ce n’est clairement pas leur priorité ».
« Le problème est que derrière, il faut enquêter. Le but du jeu est de savoir qui se cache derrière ce pseudonyme » déclare l’avocat qui voit défiler un nombre impressionnant de dossiers similaires à celui de Julien. Une enquête par étapes, qui prend du temps. La police doit envoyer une réquisition judicaire auprès du site qui héberge la vidéo, c’est-à-dire Skype dans ce cas-là. L’objectif : que le site transmette toutes les données du pseudonyme qui s’est connecté tel jour à telle heure. «Mais très souvent les données transmises sont bidons. La seule qui peut être exploitable est l’IP ».

Quand le fournisseur d’accès qui gère cet IP est identifié, une réquisition lui est transmise pour demander le nom et adresse de l’abonné en question. «  On ne porte alors plus plainte contre X mais contre une personne déterminée qui peut aller en garde à vue » confie l’avocat. Si Julien avait porté plainte pour chantage et violation de sa vie privée, des délits punis par la loi, le maître-chanteur aurait encouru 5 ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende. Et, si le maître-chanteur conserve la vidéo sur son ordinateur, il risquerait 1 an d’emprissonement et 45 0000 euros d’amende.

Les conséquences psychologiques

Parce que si Julien était d’accord pour se mettre nu devant une web cam il ne l’était pas pour qu’on l’enregistre à son insu.
« Beaucoup de jeunes, victime d’harcelement sur internet, développe un anxiété majeure. On ne peut pas leur dire que la vidéos sera archivée mais on essaie de rationnaliser » explique la psychiatre Marie Grouilier.
Les médecins demandent à leurs patients quelle serait la pire chose qui pourrait arriver si des photos ou des vidéos d’eux réapparaissaient ? Une façon de diminuer l’angoisse qui ronge de plus en plus de victimes.
« Je me dis souvent qu’un jour, je me réveillerai et que la vidéo sera sur Facebook. C’est horrible de se dire que cette fille a cette vidéo de 15/20 secondes » conclut Julien qui est depuis devenu plus anxieux.
Il veut aujourd’hui juste oublier ce qui s’est passé mais a décidé de témoigner pour que d’autres soient plus vigilants.