La petite ferme qui se voulait indépendante

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La ferme des Jarouilles : Depuis 17 ans, Laurent et Isabelle Tite se sont lancés dans le bio

, puis dans le circuit court. Une intuition et des préoccupations éthiques sont à l’origine de ce changement de mode de production.

« Depuis une semaine, il pleut, il y a de la gadoue partout, c’est la merde » s’exclame l’agriculteur Laurent Tite.
A première vue, la ferme des Jarouilles ressemble à n’importe quelle autre. 40 vaches, autant de chèvres et au moins trois chiens. Beaucoup d’heures de travail, jusqu’à 60 heures par semaine. Exit donc les jours fériés, les week-ends et seulement une semaine de vacances par an. Mais, pour rien au monde, Laurent et Isabelle Tite ne changeraient de métier. Depuis des générations, chez eux, on est agriculteurs et paysans. « On n’a pas de sang bleu ici, nous ne sommes ni des bourgeois, ni des nobles » plaisante leur fille Laure qui à la fin de sa licence professionnelle en transformation de lait est venue rejoindre ses parents sur la ferme. Alors pourquoi Laure a-t-elle appris à transformer le lait ? Parce qu’à la ferme des Jarouilles, avec sa mère, elles fabriquent les produits du pis de la vache jusqu’à la vente du pot de yaourt. Mais aussi du beurre doux et salé, de la crème crue, du fromage blanc battu, de la tomme et de la faisselle.

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Tous les produits sont disponibles dans leur magasin ainsi que les produits d’autres producteurs locaux comme de la farine, de l’huile, du vin, du miel, etc.

Plus que du bio
C’est en 1999 que la famille Tite se lance dans l’aventure du bio, « une évidence quand on voit les dégâts sur la planète » raconte Laurent qui travaillait auparavant dans un système d’agriculture classique.
En 2002, quand le prix du lait bio a chuté de 25%, il avait trois options : « revenir au conventionnel et ne rien gagner, rester dans le bio et ne rien gagner ou se lancer dans le circuit court ».
La ferme des Jarouilles a depuis une devise : produire peu mais bien. C’est-à-dire, valoriser, respecter les produits et toute la chaine de production en replaçant l’humain au cœur du processus. « Je recherche l’équilibre en permanence entre le respect de la terre et des gens » raconte Laurent.
C’est pourquoi, même s’il soutient ses collègues qui manifestent, il n’hésite pas à dénoncer haut et fort leur comportement peu raisonnable : «  Ils ont investi des fortunes, ils ne pensent qu’à grossir encore. Quand les quotas laitiers se sont arrêtés, il y en a qui étaient super contents. Ils allaient pouvoir produire plus… ».
Il y a quelques semaines, lors d’une rencontre entre la FNSEA (la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles) et Alain Rousset, le président de la région Aquitaine-Poitou-Charentes-Limousin, les politiques ont incité les éleveurs à se lancer dans le circuit court. Laurent Tite raconte qu’un éleveur s’était exclamé : « On ne peut pas tous être dans les circuits courts ». Car tout n’est pas si simple.

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Un des trente chevreaux que chouchoute la nurserie de la ferme des Jarouilles.

Des tâches chronophages
Quand on leur demande dans le contexte que traverse l’agriculture aujourd’hui s’ils regrettent leur choix, la réponse est non sur le plan éthique et philosophique. D’un point de vue rentabilité, c’est plus nuancé. Les 60 heures de travail hebdomadaires leur rapportent au mieux… un SMIC. Mais quand on a investi 150.000 euros pour rénover la ferme et être aux normes du label bio voire encore plus celui du label Bio Cohérence, on réfléchit à deux fois avant de baisser les bras.
Pour que le service vétérinaire de la DDPP (Direction Départementale de la Protection des Populations) donne son feu vert, Laurent et Isabelle s’y sont repris à 5 fois pour faire valider leur plan de construction. Tout a été passé au peigne fin : la laiterie  a été refaite, le laboratoire de transformation du lait a été créé, sans compter le tout nouveau véhicule qu’ils avaient dû acheter pour transporter le lait…
Depuis qu’ils ont décidé d’être transparents, « tout doit être noté sur un bout de papier. On passe notre temps à faire de la paperasse. » soupire l’agriculteur qui doit établir la traçabilité de tout ses produits. « On aimerait juste être paysans, traire des vaches et puis voilà».
À la lourdeur administrative s’ajoute les heures qu’il passe dans son camion de livraison, une fois le produit prêt.
« Là, ce matin j’ai livré 14 magasins entre Libourne et Bordeaux et 16 groupes d’AMAP. »
A la ferme, un petit magasin propose leurs produits à la vente. Ce qu’ils aimeraient dans le futur, ce serait grossir en diversité et non en production. « Rajouter un boulanger, un maraîcher pour profiter de la synergie, de la complémentarité entre les différents secteurs ». Une sorte de communauté qui s’auto-suffirait, en somme.

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Tous les jours, Laurent Tite doit traire sa quarantaine de vaches. Sa fille Laure s’occupe des chèvres. En tout, 5 employés travaillent sur l’exploitation.

Les requins
Même si la ferme des Jarouilles ne souhaite pas vendre ses produits aux grandes surfaces, aux « requins » comme ils disent, le label bio cohérence le leur interdit. Les producteurs au sein du label qui ont mis l’interdiction en place pensent que « le bio n’est pas compatible avec « ces tueurs à gage » ».
Laure, leur fille dénonce avec force les méthodes « des requins » qui chercheraient toujours à faire baisser leur prix alors que chez Biocoop, il n’y a pas de négociations de prix, « ils comprennent bien que ce prix est raisonnable et a pour objectif de rémunérer les producteurs » s’exclame-t-elle. Un discours que son père nuance un peu, au vu du nombre qui reste d’agriculteurs bio/circuit court. « La grande distribution aimerait nous avoir. On est tellement rare, ils ont tué tout le monde » ironise-t-il.
Ne leur parlez pas de consommateurs ou de clients mais d’êtres humains «  Les gens ne sont pas juste là pour le produit, son prix, son goût. La société veut faire de nous juste des consommateurs ».
Pour la ferme des Jarouilles, le marché du circuit court commence à prendre. Les jeunes agriculteurs privilégieraient les installations sur des petits élevages, la revente directe, etc. Sans compter ceux qui se reconvertissent. Il faut juste du temps pour changer les mentalités et les techniques.

Yaël Benamou