« Brecha en el silencio », un long-métrage lumineux

Cette semaine, à l’occasion des 33ème Rencontres du cinéma Latino-Américain de Pessac, Imprimatur se met dans l’ambiance du cinéma latino-américain, un cinéma coloré mais torturé. Au programme : critiques et interviews.

Notre exploration du cinéma latino-américain se poursuit avec Brecha en el silencio, un film vénézuélien réalisé par les frères Luis et Andrés Rodríguez en 2012. Dans ce qui constitue leur premier long-métrage, les cinéastes déploient un style narratif original pour traiter d’un sujet dramatique.

Auparavant documentaristes, les frères Rodríguez connaissent bien certains thèmes comme la misère, la maltraitance infantile, ou le travail des enfants, déjà développés dans leurs précédents travaux. Repris dans Brecha en el silencio, ils servent à raconter l’histoire d’une famille en proie à la pauvreté, la névrose et l’exclusion.

Ce contexte choisi par les réalisateurs, pour établir leur récit, a une portée sociale et politique dans un pays où le niveau de violence domestique est très élevé, où le travail des enfants s’exprime sous les pires formes, et où les officiels décident de fermer les yeux. La trame de ce drame soigneusement construit se tisse donc  sur fond de misère sociale et morale.

Un pitch sordide

Dans l’appartement où vivent Ana et sa famille, les murs sont troués, tagués, la douche se fait au bidet, la lessive dans l’évier insalubre. À 19 ans, c’est elle qui accomplit toutes les tâches pénibles, jour après jour : cuisiner, laver, repriser le linge, s’occuper des petits, après les journées de travail à la fabrique de textile.

Sourde-muette, elle vit isolée, tout en étant entièrement dévouée aux autres. Négligée et abusée par sa mère et son beau-père, Ana s’échine à survivre dans ce milieu impitoyable et à essayer d’éviter l’enfer aux deux plus petits. Seuls les moments de complicité partagés avec eux lui offrent un peu de répit.

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Ana lutte en silence dans ce film qui sera présenté le samedi 12 mars et le lundi 14 mars à l’occasion des rencontres du cinéma latino-américain. – El Universal

C’est suivant ce scénario assez terrible que se déroule Brecha en el silencio. Conçu pour susciter le trouble et la terreur, notamment à l’appui d’une bande-son très accaparante, la lutte acharnée d’Ana pour se faire entendre dans cette atmosphère oppressante.

Une réalisation délicate

La caméra ne fait pas de nous des voyeurs, bien au contraire. Elle filme au plus près et avec grâce les gestes d’Ana, jamais tout à fait abattue par les événements. Une attention est portée aux matières, aux couleurs, aux odeurs même, ce qui crée une sorte d’envoûtement. À la brutalité vient s’opposer la douceur, la poésie des matières, des corps, et la détermination d’Ana à rendre digne ce qui peut être préservé de la destruction. Ce sont son frère et sa soeur, mais aussi les objets, qu’elle reprise, nettoie, ou répare avec autant de délicatesse qu’ils ont été fracassés.

Outre les objets brisés en mille morceaux (le miroir, l’assiette, la figurine) explicitement en référence au titre, le récit lui-même est fragmenté. Des scènes surgissent du passé ou de l’avenir pour venir s’insérer dans le montage et perturber la compréhension ou suggérer visuellement ce qui ne peut être dit explicitement. Loin de compliquer le récit ou de paraître superficielle, cette construction parvient à restituer des émotions, des impressions vives.

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« Les femmes, devant et derrière la caméra » est l’un des deux thèmes du festival, que « Brecha en el silencio » illustre avec son héroïne en lutte, Ana.

Les choix narratifs, l’esthétique du film sont singuliers, mais ne desservent jamais le récit. Au contraire, un langage particulier surgit, grâce à ces procédés : celui d’Ana. On refuse de lui enseigner la langue des signes ? Elle continue de lutter pour s’extraire de la fatalité, et tenter de briser le silence. Ce que ce film parvient à formuler, au milieu de toute la noirceur et la décadence, c’est un espoir solaire.

Projection le samedi 12 mars, à 16h45, et le lundi 14 mars, à 17h00, au cinéma Jean Eustache, à Pessac, à l’occasion des 33ème rencontres du cinéma latino-américain.

Clara Delente