Anne Cadiot-Feidt, la superwoman du droit

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À l’occasion de la journée des droits des femmes, Imprimatur lance une série de portraits. Deuxième rencontre : Anne Cadiot-Feidt, tout juste ex-bâtonnière du barreau de Bordeaux qui n’a jamais aimé être « assise à côté du radiateur ».

« Une super avocate, avec une cape ou plutôt avec des cheveux à la place d’une cape ». C’est avec ces mots que Selim Vallies décrit sa consoeur Anne Cadiot-Feidt. C’est vrai que sa coupe de cheveux a la forme d’une cape. Son super pouvoir ? Sa quête continuelle pour atteindre l’égalité. Toutes les formes d’égalité. Elle a embrassé le métier d’avocate pour défendre ceux qui n’avaient pas la force ou l’envie de se défendre.
C’est derrière la façade en pierre blanche bordelaise de son grand cabinet d’avocat situé en plein centre-ville,  que j’ai rencontré  Anne Cadiot-Feidt ce lundi matin. L’endroit a tout d’un lieu institutionnel, à l’image de son parcours professionnel irréprochable. Mais, il suffit juste d’une poignée de main et de trois, quatre mots pour se sentir à l’aise avec elle.

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« Être assise à côté du radiateur » signifie pour Anne Cadiot-Feidt ne pas être au centre du processus décisionnel.
Première femme bâtonnièrE

Elle devient présidente de l’ordre des avocats du barreau de Bordeaux fin 2013.  À sa tête, 1300 avocats. L’événement est  extraordinaire : c’est la première fois en 550 ans qu’une femme est élue à ce poste. Cela ne pouvait pas passer inaperçu. Un pénaliste bordelais se demandait même si une femme avait « les capacités pour supporter le poids de toutes ces affaires ». Cette norme misogyne serait la raison pour laquelle jamais Ô grand jamais une femme n’avait osé, ne serait-ce que, se présenter à cette fonction. Son espoir reste que d’autres femmes, par un effet catharsis, se présentent et soient élues.
« Je suis une dame de bientôt 58 ans alors les réflexions imbéciles, sexistes machistes, ça fait 58 ans que je les entends » raconte celle qui pense être aujourd’hui rompue à l’exercice. Elle avoue être « meurtrie quand même un peu » et même étonnée. Car celle qui appartient à la génération post 68 et qui avait comme modèle Gisèle Halimi, ne pensait pas devoir reprendre ce combat pour l’égalité homme-femme. Elle insiste sur le mot combat qui est « loin d’être gagné et si fragile ».

Alors elle a décidé d’agir. Lorsqu’elle a pris les fonctions de bâtonnière, le barreau de Bordeaux s’est mobilisé autour de la journée internationale des droits des femmes. « Ça me paraissait être une évidence. Comment cela se fait-il que les avocats, qui sont par nature impliqués dans la cité, ne participaient pas à cette journée ? »
Depuis l’année dernière donc, le 8 mars, les avocats volontaires du barreau de Bordeaux font des consultations gratuites pour toutes les femmes. Une fierté pour l’avocate bordelaise qui vante l’implication de tous les avocats, hommes comme femmes, pour mener à bien cette journée.

Sa fille, ses batailles

Françoise Giroud disait il y a 32 ans : « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente. »
Alors, en a-t-elle fait plus que si elle avait été un homme pendant son mandat?
Elle ne l’exclut pas : « je n’avais pas l’impression d’avoir un poids sur les épaules. Je n’ai jamais vécu cette fonction en me disant : « tu es la première femme bâtonnière. Je n’aurais pas aimé leur donner ce plaisir. » »
« Leur » ce sont les machos, ceux qui pensent encore que la grossesse est une maladie et un frein à une carrière professionnelle ou le harcèlement sexuel au travail juste pour rire.
Ce qui réjouit Anne Cadiot, ce sont ces jeunes hommes qu’elle trouve sincèrement impliqués dans leur rôle au sein de la famille. La chanson de Jean-Jacques Goldman parue en 1987, « elle a fait un bébé toute seule » semble dépassée.
1987, c’est aussi l’année de naissance de sa fille Sarah. Pardon, de leur fille Sarah. La fille qu’elle a eue avec le deuxième homme de sa vie, l’avocat Bernard Cadiot. Le premier étant son père et le troisième celui avec qui elle a partagé son mandat, le vice-bâtonnier Jérôme Dirou.
A douze ans, Sarah disait qu’elle n’exercerait pas ce « métier de cons » qui l’a privée de ses parents. Ironie du sort, elle travaille aujourd’hui à Bruxelles dans un cabinet d’avocats.
« Quand elle me parle du droit qu’elle traite, je ne comprends pas toujours tout » s’amuse sa mère. Sarah est spécialiste du droit des nouvelles technologies, des données personnelles. Elle a bousculé sa mère pour que le barreau français s’implique. Anne Cadiot-Feidt s’est alors rendu compte de l’importance de défendre le droit des données personnelles et surtout de la conservation des données personnelles. « C’est un combat que j’ai essayé de mener quand j’étais bâtonnière : dire que le droit des données personnelles et surtout de la conservation des données personnelles devraient être inscrits dans notre constitution, voire dans notre préambule » déclare l’ex-bâtonnière qui s’inquiète que « l’on soit tracé pire qu’une vache entre le moment où elle nait et celui où elle va dans un abattoir ».
Elle s’énerve quand certains évoquent une hiérarchie entre les droits fondamentaux. C’est sûr, que les hiérarchiser ruinerait la notion de droits fondamentaux…

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« Quand elle était au batônnat, tout le monde disait que c’était agréable parce qu’elle était accessible, on pouvait l’appeler tout le temps » raconte sa consoeur Marine Leonard.
Tous égaux

Ah oui ! les hiérarchies, Anne Cadiot-Feidt ne veut pas en entendre parler. Dans son cabinet d’avocats, en plein centre-ville de Bordeaux, « tout le monde est essentiel », quel que soit son poste, son âge, son degré d’ancienneté, etc. Adieu donc les petites manières, les comportements prout-prout et les prises de têtes. Ici, on travaille dur mais dans une ambiance détendue.
« Elle peut se mettre en grand ménage n’importe quand. On est en train de travailler et on la voit mettre de la mousse sur les tapis, les brosser. Elle a beaucoup d’énergie » raconte une de ses consoeurs Marine Leonard.
Une énergie qu’elle va puiser lors de randonnées et de trek dans la montagne. Elle adore l’idée qu’avec un bob sur la tête, tout le monde est à égalité. L’égalité, on y revient encore. « J’aime la symbolique qu’il y a à grimper, à s’accrocher, faire attention a l’autre. On ne gravit pas des montagnes tout seul » conclut-elle.
« Je ne me prends pas pour le messie mais j’ai l’impression d’avoir un devoir ». Anne Cadiot-Feidt continuera ses combats tant que l’envie sera là. Non pas l’envie d’être une femme de pouvoir mais l’envie d’avoir des responsabilités. Non pas l’envie d’être mais l’envie de faire.

Yaël Benamou